Critique – Pilote automatique – Eliot Ruffel – L’Olivier

Critique – Pilote automatique – Eliot Ruffel – L’Olivier


Lorsqu’il pousse la porte du pavillon familial pour l’un des trop rares déjeuners dominicaux auxquels il se rend, Clément est accueilli comme le fils prodigue par le père et la mère, enthousiastes face à cet enfant modèle pour lequel la vie est un long fleuve tranquille.

Il est tellement rempli de projets d’avenir avec sa compagne qu’il parle en usant du pronom personnel on : « on va refaire la cuisine, on va prendre un chat, on gagne tous les deux bien notre vie, on s’aime et on va se marier » assure-t-il en se haussant du col.

Un brin jaloux, Oscar, qui dit toujours « je », observe ce frère parfait, son exact opposé, lui qui n’a pas de plan, lui qui n’a pas de passion, lui pour lequel les parents s’inquiètent.

Il pense : « à force de tout aimer, j’ai fini par ne plus avoir de goût. » Pourtant, il affirme qu’il est bien là où il est, mais qu’il aimerait aussi « redevenir un enfant à qui rien n’appartient, pas même les décisions pour savoir quoi dire quoi faire et où aller. »

Oscar travaille pour une grande chaîne d’électroménager. Il est en CDD et livre toute la journée qui des réfrigérateurs américains, qui des sèche-linges.

Il fonctionne en binôme, le plus souvent avec Kamel, un collègue qu’il apprécie et qui le fascine pour sa passion pour la Danse dont il « parlait toujours avec une majuscule ». Dans la camionnette, Oscar et son acolyte écoutent des playlists en regardant le paysage défiler : de la zone commerciale reproduite à l’identique sur tout le pays où se trouve l’entrepôt, lieu de stockage des machines, aux champs géométriquement dessinés, en passant par les HLM, les « jolis immeubles d’époque » aux façades rénovées du centre ville, les petites maisons et les grandes propriétés.

Pendant leurs livraisons, tout en quémandant l’avis cinq étoiles, Graal pour décrocher une prime, ils découvrent toutes les facettes de la France provinciale : les intérieurs « tout cuir tout marbre » avec un propriétaire ayant une vue sur trois hectares de parc et arborant négligemment « une large montre, assez discrète pour valoir un SMIC annuel brut » ; la nature qui laisse la place à des pavillons résidentiels mitoyens dont les habitants carburent aux crédits à la consommation ; les immeubles de douze étages dont les résidents, logés dans des appartements de trente mètres carrés rongés par l’humidité qui hébergent cinq personnes, attendent désespérément la réparation de l’ascenseur…

Et puis il y a les clients : les cordiaux qui proposent un café que les livreurs refusent parce que le temps est compté ; les racistes qui regardent Kamel d’un air mauvais ; la petite vieille qui mendie un coup de main pour faire fonctionner le lave-linge flambant neuf ; les radins qui « ont le pourboire difficile » ; les femmes qui leur ouvrent la porte en nuisette transparente leur demandant de l’appeler par son prénom…

Tous ces gens transpirent la solitude.

Sa journée terminée, Oscar rejoint son petit appartement.

Le plus souvent, il retrouve ses potes d’enfance (dans leur milieu, même si on est vraiment amis, on n’emploie pas ce mot par pudeur) : Toutac et Sanders. Il n’aime pas particulièrement ce dernier. Tout au moins il ne le comprend pas. C’est presque par habitude qu’il le fréquente.

Tous les trois éclusent des bières vautrés dans un canapé défoncé en zappant sur les chaînes de télévision, en jouant à des jeux vidéo qui leur offrent des destins par procuration, en se charriant ou en se chamaillant comme le font les garçons dans une cour de récréation.

Quand ils sortent, ils vont au Quick, celui presque rassurant de leur enfance, ou au casino pour faire plaisir à Kamel, le roi de la bachata. Dans ce lieu, « la piste est un mélange de lieu de rencontre pour quadragénaires et d’atelier du soir pour résidents d’EHPAD ».

Même s’il n’habite plus chez ses parents, même s’il est indépendant financièrement, il vit comme un adolescent pas encore entré dans l’âge adulte dont l’existence n’est que routine, ennui et vacuité.

Jusqu’au jour où ses habitudes sont bouleversées par deux événements dont je tairai la teneur…

Concernant ce second roman d’Eliot Ruffel, j’ai un avis en demi-teinte :

  • j’ai aimé le regard quasi sociologique de l’auteur sur ce que les Parisiens appellent les territoires avec un ton condescendant et sur une génération désenchantée pour laquelle il manifeste une grande tendresse sans porter de jugement moral ;
  • précisément parce que « Pilote automatique » est un récit générationnel, j’ai eu un peu de mal à m’attacher pleinement aux personnages.

En résumé, je conseille cette lecture de préférence à un public « young adult » qui pourrait s’identifier à Oscar.

Je remercie Version Femina de m’avoir envoyé, via l’opération « coup de cœur » du mois d’avril, ce livre vers lequel je ne serais pas forcément allée.

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