Critique – Piedra Sagrada – Christophe Donner – Les Livres de la Promenade
Je savais Christophe Donner passionné de courses de chevaux, mais j’ignorais son engouement pour la dive bouteille et pas n’importe laquelle, puisqu’il dégusta son premier Clos-de-Tart à 27 ans.
Alors qu’il approche de son soixante-dixième anniversaire, sa ferveur pour le sublime breuvage né il y a environ 8 000 ans ne s’est pas tari.
« Piedra Sagrada » s’ouvre sur une scène insolite. L’auteur se rend à Wissous, dans l’Essonne, où se situe un immense entrepôt de gardiennage de vin.
Il est accompagné de ses amis chiliens et propriétaires du domaine viticole éponyme : Arturo fils, Marco, son frère, et de Laurence, l’épouse de ce dernier.
Tous attendent fébrilement le chargement en provenance de Valparaiso qui contient quelque 1120 cartons marqués d’une tour conique.
Un premier flacon du millésime 2015 est extrait. Sur l’étiquette figure le profil du fondateur du vignoble, don Arturo Perez Rojas décédé six ans plus tôt en 2013.
C’est, s’il en est, le « héros » de ce court texte. Et son histoire colle à celle du Chili.
Fin 1970, après l’élection d’Allende à la Présidence, il est nommé secrétaire d’État à la Viticulture et parcourt le monde pour promouvoir le vin de son pays.
Le coup d’État de Pinochet en septembre 1973 l’oblige à fuir. Lui, sa femme et ses quatre enfants se réfugient en France. L’intégration de la fratrie est un modèle de réussite. L’aîné Arturo devient médecin ; Marco, admis dans les plus grandes prépas parisiennes, choisit de devenir guitariste, puis compositeur, puis chef d’orchestre.
Pour le père, l’adaptation s’avère plus difficile. Ses diplômes chiliens ne valant rien dans son pays d’accueil, il reprend ses études et devient ingénieur agronome, œnologue et docteur en économie.
Cherchant à travailler pour des coopératives viticoles, il se fait retoquer, son CV à rallonge effrayant les recruteurs.
Dépité, il part en Algérie pour enseigner. De retour en Europe, à Barcelone plus précisément, il apprend par des amis restés au Chili qu’il n’est plus persona non grata dans sa patrie de naissance.
Quand on lui propose d’acheter une poignée d’hectares au cœur d’un des plus grands terroirs, il s’imagine déjà créer un grand vin.
En 2000, il plante ses premiers ceps de cabernet-sauvignon, des francs de pied, le Chili étant avec Chypre, le seul pays à ne pas avoir été touché par le phylloxera.
Armé de son expérience acquise sur le vieux continent et d’un flair qui fait les grands vignerons, Arturo contrevient aux usages locaux en bichonnant ses terres, sans les abreuver d’intrants chimiques, comme si elles allaient produire des bouteilles de Romanée-Conti. Son engagement est tel que ses voisins le prennent pour un vieux fou, mais il s’en fiche.
Il s’entête et son obstination paie. Sauf que, ne pouvant, pour des raisons financières, construire un chai, il vendra ses raisins à des domaines proches et ne pourra, étant mort avant, jamais déguster le premier millésime de « Pietra Sagrada ».
Alors qu’il rencontre des difficultés avec sa vigne, Christophe Donner lui fait rencontrer son ami Éric Verdier, winemaker et dégustateur reconnu qui l’aidera ainsi que ses héritiers après son décès.
Avec « Piedra Sagrada », Christophe Donner nous raconte une bien jolie histoire, celle d’une passion pour le vin, « produit » dont l’expressivité singulière est le fruit de la rencontre entre un terroir d’exception et un vigneron qui s’acharne à en révéler la singularité, « produit » dont le partage fait naître des amitiés.
C’est aussi une ode à vie, à la nature et le récit d’une transmission, celle d’un père à ses fils, ces derniers lui ayant promis, au crépuscule de sa vie, de poursuivre la mission quasi sacerdotale : faire un vin qui ressemblerait à cette famille au parcours incroyable.
C’est enfin la narration de l’exil et de la confrontation à une nouvelle culture dans laquelle il fut plus facile de s’intégrer pour les enfants que pour le patriarche qui a toujours su qu’il reviendrait au Chili.
Je remercie Babelio et « Les Livres de la Promenade », jeune maison d’édition niçoise qui m’a aussi offert un bloc-notes bien pratique sur lequel je ne manquerai pas de consigner mes impressions de lecture.
EXTRAITS
- Si le vin a un sens, c’est celui de son histoire, de l’histoire de : Marco, de la famille Perez, c’est ce qui met l’eau à la bouche, après il faut le boire et vous êtes libre.
- Boire, raconter, frémir et faire frémir.
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