Critique – La Part sauvage – Marc Weitzmann – Grasset
Ceux qui son s’attendent à lire une biographie de Philip Roth, disparu en 2018, seront déçus.
« La Part sauvage » est bien plus que cela.
L’intention de Marc Weitzmann, journaliste et écrivain, est de faire le portrait personnel, parce qu’il fut son ami pendant près d’une vingtaine d’années, et critique d’un immense romancier qui a su, dans son œuvre, capter son pays et annoncer ce qu’il allait devenir en s’interrogeant avec courage et indépendance d’esprit sur la condition humaine, la liberté et le rapport à la vérité.
En parallèle, Marc Weitzmann se dévoile et la peinture qu’il fait de lui est celle d’un homme qui a rejeté sa famille à la vingtaine et, à la quarantaine, « démissionné des positions sociales acquises entre-temps ».
Conjointement, il vagabonde de Paris à Israël en passant par les États-Unis.
À l’approche de la soixantaine (il est né en 1959), il se désole d’avoir perdu sa « délinquance intérieure », d’avoir endossé les habits du « laborieux élève civique » tenant « des propos lénifiants » et en panne d’inspiration pour nourrir son métier d’écrivain.
Il est habité par un mouvement de fond que Guillaume Erner dans « Judéobsessions », son pertinent essai publié en 2025, souligne.
Et de rappeler, bien avant le 7 octobre 2023, la multiplication des actes antisémites, de la manifestation « Jour de colère » de janvier 2014 lors de laquelle on put entendre « Juif, la France n’est pas à toi ! » et constater « une épidémie de quenelles », sortes de saluts fascistes inversés, à des abrutis se mettant en scène sur Facebook le bras tendu, en passant par l’irruption d’anonymes, sur les plateaux d’émissions télévisées, aux intentions clairement hostiles aux Juifs.
À ces attaques verbales et gestuelles s’ajoutèrent des violences létales. En mai de la même année, quatre personnes sont abattues par un djihadiste au musée juif de Bruxelles.
C’est dans cette deuxième décennie délétère du 21e siècle, qu’il reçoit un mail lui annonçant la mort imminente de l’auteur de « Pastorale américaine » et lui demandant « de préparer un texte de souvenir » pour Tablet, un magazine étatsunien consacré à la culture juive.
Avant de devenir l’ami de cet homme, « au regard de loup fugitif », « mélange de grande sophistication et de la plus totale spontanéité », Marc Weitzmann avait lu Philip Roth avec qui il partage une perception de la solitude, voulue ou imposée, une certaine forme de judéité et qui lui a transmis le goût de l’imprudence.
Même si son œuvre a évolué, il en retient le lien singulier qu’il instaure entre sa propre imagination et la mémoire de l’Europe juive anéantie par la Shoah, renforçant « son américanité » moderne, mais n’empêchant pas les retours dans le passé.
Pour résumer, sa littérature serait représentative de la « classe moyenne juive et américaine, déchirée entre sa prospérité neuve qui la rend existentiellement insignifiante, et sa conscience de porter l’héritage tragique des Juifs de la diaspora européenne détruits par Hitler, sans pouvoir rien en faire. »
À l’aune d’une Histoire qui va tellement vite « que le lien avec le passé risque de se rompre », comme l’écrit Kundera dans la préface de « Professeur de désir » et de ce que nos sociétés amnésiques et influencées parfois par le wokisme sont devenues, ne serait-il pas un écrivain révolu ?
Parce qu’il résiste avec une délicieuse ironie au miroir aux alouettes et à la pensée dominante.
Un exemple parmi d’autres : en juillet 2022, aux États-Unis, « la question de savoir si Anne Frank avait ou non bénéficié d’un insupportable Privilège blanc a suscité de très sérieux débats et très virulents débats sur les campus » !
Plus généralement, selon Weizmann, et il n’est pas le seul à le déplorer, « la culture littéraire » a été annexée « par le jargon technocratique de l’Université ».
À l’humour, à la distance sceptique, le scientisme sociologique a substitué l’immédiateté du passage à l’acte ». Et ce, bien avant la propagation des réseaux sociaux.
Pour revenir au « héros » de « La Part sauvage », l’auteur note que « si juif qu’il fût de par son histoire, l’individu comptait pour lui bien plus que la tribu. La liberté plus que la coutume. Jouer avec les tendances les plus irrationnelles de sa personnalité n’était justement que cela, pour lui : un jeu. »
Voilà résumé en quelques mots le personnage de Roth tel que Weitzmann l’a perçu, bien loin de l’image de misanthrope, de misogyne, de provocateur et d’écrivain vulgaire et fornicateur qu’il traînait.
Pourtant, une grande part de sa personnalité, celle relevant de l’intime, lui échappera, l’auteur de « La Tache » étant avare en confidences, notamment sur ses déceptions amoureuses (cf. les pages à la fois tragiques et drôles de ses mariages avec Margaret Martinson et Claire Bloom qui régla ses comptes avec lui dans « Leaving a Doll’s House », ce qui lui aggrava encore sa réputation de sexiste et lui valut de nouvelles inimitiés) et sur ses tendances suicidaires.
C’est à l’époque de la parution du livre de son ex-épouse qu’il se retira à Warren, coin paumé du Connecticut où il se livra à un « isolement pathologique ».
C’est à ce moment qu’il fut assailli par une obsession : « ce que la réalité faisait de « la réalité » ».
C’est dans ces circonstances qu’il tomba, selon Weitzmann, « dans le piège de l’époque : le piège de la biographie, d’un livre qui dirait « la vérité » à son sujet »…
Le journaliste, alors aux « Inrocks » dont il se séparera avec fracas, poursuit que celui qu’il a interviewé pour la première fois un jour de 1999 était un homme complexe, amateur de Mahler et de Jimmy Hendrix, « amoureux romantique » et « cynique dionysiaque », « écrivain ordonné », « citoyen responsable » et « artiste anarchisant ». Seule la langue donnait une sorte d’harmonie à toutes ces facettes a priori antagoniste.
Dans ce récit tentaculaire pas toujours aisé à suivre en raison des allers et retours dans le temps, de l’« objet d’étude » et des digressions personnelles, mais qui frappe par son intelligence, Marc Weitzmann évoque de nombreux personnages réels, dont beaucoup sont juives.
Dans cette galerie de portraits, j’en ai retenu un : celui d’Aharon Appelfed, disparu quelques semaines avant Roth.
Nés à un an d’intervalle, ils sont « deux figures d’écrivains aux expériences antithétiques ». L’un, Roth, né dans le New Jersey, a eu une « enfance choyée » et est un modèle d’assimilation.
À l’inverse, la mère d’Appelfeld, né en Roumanie, a été assassinée par les nazis alors qu’il avait huit ans. Déporté dans un camp, il s’en échappe et trouve refuge dans les forêts de Bucovine jusqu’à la fin de la guerre.
C’est en Israël que Weitzmann rencontra l’auteur de « La Chambre de Mariana », « petit homme calme de 68 ans » dont il émanait une force, celle des survivants, et dont le constat sur la situation au Proche-Orient, notamment entre l’État hébreu et les Palestiniens, était d’une sombre lucidité.
En dressant un panorama de la littérature étatsunienne, mais aussi française, comme si celle-ci lui était opposée avec son romantisme autodestructeur, avec Roth en position centrale, Marc Weitzmann nous prouve, comme il le souligne en ouverture de sa riche bibliographie, que « l’on peut décrire le monde post-littéraire qui est désormais le nôtre exclusivement à partir de la littérature ».
Un encouragement bienvenu à continuer de lire des romans, en particulier ceux de Roth, dont la pertinence nous permet de mieux comprendre le monde tel qu’il est en train de devenir à une vitesse inimaginable.
Pourtant, six ans avant sa mort, alors qu’il en était encore capable, il a décidé de cesser d’écrire.
Parce que son œuvre éminemment libre n’était plus adaptée à une Amérique où des activistes « pro-palestiniens » ont établi en 2024 « des listes d’écrivains juifs à censurer » ?
Si la réponse est positive, c’est proprement effrayant.
EXTRAITS
- Roth aurait séduit un mur, une fois qu’il l’avait décidé.
- L’utopie d’un monde transformé par les mots n’existe que dans les mots.
- Quoi de plus grotesque que de prétendre domestiquer par les mots une violence inaccessible au langage ?
- Tout pouvait se dire puisque rien ne pouvait plus arriver.
- Le gigantisme de l’Amérique dictait à ses écrivains, non l’impératif d’une identité, mais l’urgence d’un lieu à décrire et à partager. […] Dire qui l’on est, d’où l’on vient, dire l’arrachement aux origines […] : telle est la nature de la fiction ici.
- Chacun devait aux morts comme à soi-même d’être le contraire d’une victime, ce qu’en yiddish on appelait un Mensch.
- « À s’enraciner dans la farce, la terreur gagne en impact » (Philip Roth)
- Ce n’est pas son âge qui […] assécha son écriture, mais le contraire, l’intuition qu’une certaine idée de la littérature et d’art quittait la scène au profit d’un désir de morale dicté par la peur et la quête d’innocence.
- Il avait appris à jouer à être lui-même, intégré dans les États-Unis de ses espoirs et de ses rêves […] tandis que sa part la moins assimilée […] restait le moteur secret de son écriture. C’est cela, je crois, c’est cette tension instable et dangereuse, à laquelle son art romanesque donnait seul sa cohérence, qui prit fin au début des années 2000 – quand la sauvagerie américaine bien réelle a commencé de se réveiller.
- L’Amérique exorcisant les fantômes était autant, sinon plus, qu’Israël le vrai lieu de la normalisation des Juifs.
- Entre ce dernier (Trump) et les universités censées le combattre, on assiste à l’émergence d’une même forme d’intelligence utilitariste, exclusivement politique, ou ce que l’on appelait autrefois la culture, la littérature, et même la science, n’ont plus le moindre sens.
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