Critique – Aqua – Gaspard Kœnig – L’Observatoire
On dit souvent que le roman est souvent plus apte que l’essai à saisir le monde.
Avec « Aqua », Gaspard Kœnig nous le prouve une fois de plus.
Après « Humus » (2023), l’auteur poursuit sa variation sur les quatre éléments.
Inondations suivies de sécheresse, tel est le régime qui rythme notre quotidien depuis maintenant quelques années, nous laissant sidérés face au dérèglement climatique.
Au cœur du sombre avenir qui se profile, la problématique de l’eau est en effet centrale, car l’eau, on ne le répétera jamais assez, c’est la vie.
Ce liquide essentiel n’est pas une abstraction qui nourrit les discours politiques aux quatre coins du monde, mais une réalité tangible.
Et quel meilleur échelon que le local pour analyser au plus près l’enjeu qu’il représente.
Et quel meilleur moment que les élections municipales pour confronter les projets concernant la pérennité de cette précieuse substance.
À Saint-Firmin, dans l’Orne, le déluge est tel que la Maline, la rivière qui sillonne le paisible village, est devenue folle. Même dans ce coin de Normandie où les précipitations ne sont pas une rareté, la population s’étonne.
« Temps de cocu » ronchonne Matthieu, éleveur de brebis. Le vieux Louis, « paysan-boulanger » grande gueule qui refuse tout traitement chimique, rejoignant en cela les préoccupations des agriculteurs en bio, s’inquiète tout de même pour ses blés qui risquent de pourrir sur pied.
D’autres personnages hauts en couleur sont développés dans le roman dont Salim, le gauchiste collapsologue et survivaliste, l’architecte qui ne supporte pas les sonneries matinales de la cloche de l’église, Léa, la naturopathe qui soulage les maux de ses concitoyens, Liliane, la secrétaire de mairie et râleuse de service…
C’est à la Lanterne que tout ce petit monde se lamente sur cette pluie ininterrompue. Cet « éco-lieu » faisant office d’épicerie, de bistrot, de point relais, de maison de la presse, de dépôt de pain et de « bureau des pleurs » est animé par Maria, une trentenaire d’origine roumaine dont le sujet de thèse de sociologie était consacré aux « communs », qui entend bien mettre en pratique les théories apprises sur les bancs de la fac.
Alors que les averses redoublent de violence, Martin s’apprête à accueillir les habitants
Enfant du pays, neveu de Jobard, gros agriculteur du coin respecté comme l’était le seigneur sous l’Ancien Régime, « roi des subventions PAC » qui « roule en Mercedes », as de l’appropriation des terres qui l’intéressent aux dépens de la collectivité, le haut fonctionnaire qui végète au Ministère de l’Écologie où il est « sous-directeur de la protection et de la gestion de l’eau », son classement à la sortie de l’ENA ne lui ayant pas permis de choisir le Quai d’Orsay engendrant une belle somme de frustrations, sent que la gauche modérée est sur le point de remporter les législatives. Aspirant à décrocher un maroquin dans le futur gouvernement, le social-démocrate se persuade qu’un ancrage local lui facilitera l’obtention du Graal.
Pourquoi ne pas succéder à son oncle qui a décidé de ne pas rempiler après un quatrième mandat de maire de Saint-Firmin ?
Une vingtaine d’électeurs ont bravé le mauvais temps pour écouter le Parisien disserter sur le thème « continuité et modernité ».
Après avoir brossé les conservateurs dans le sens du poil, « Monsieur Eau » s’attaque à un sujet sensible : la gestion en régie directe de l’eau par la commune, une anomalie dans le coin.
Il propose d’adhérer au syndicat d’eau regroupant plusieurs communes puis de se brancher au réseau régional, ce qui suppose l’installation de kilomètres de canalisations.
Que n’a-t-il pas dit ?
« Notre eau, c’est notre eau ! » redonde Louis, refusant de partager et de confier un bien aussi personnel à des intérêts privés, en l’occurrence à Veolia.
Lorsque Martin évoque une éventuelle sécheresse, l’assistance s’esclaffe compte tenu des pluies torrentielles qui tombent depuis plusieurs jours.
Pour convaincre l’auditoire, il va devoir faire preuve de pédagogie.
Il explique que l’intensité des pluies, en favorisant le ruissellement, aura peu d’incidence sur les aquifères (terrain ou roche qui contiennent de l’eau). Et le sous-sol granitique de ce bout de Normandie ne permet pas la formation de nappe phréatique.
« Tout part à la rivière » constate celui qui se voit comme le prochain magistrat de la commune.
Dans l’esprit de Maria, le discours fait tilt. En s’inspirant notamment de la Corse qui s’est toujours préoccupée de sa ressource hydraulique comme si elle était un précieux nectar, elle est persuadée que Saint-Firmin pourra continuer de contrôler son eau en toute autonomie, tout en réglementant son utilisation en raison de sa rareté annoncée.
À la fois document sur les défis qui nous attendent et fiction dystopique façon « Clochemerle », « Aqua », malgré quelques longueurs, est une satire, parfois un brin caricaturale (mais c’est un peu la loi du genre) avec les oppositions petits vs gros, agriculteurs pollueurs (celui qui, comme Jobard, souillent la rivière et les sous-sols avec leurs nitrates) vs agriculteurs en bio, « souchiens » vs néoruraux, mais salutaire sur une urgence qui engage notre avenir et notre survie sur la planète.
Avec un certain brio, une bonne dose d’humour et beaucoup de bon sens, un sens commun souvent ignoré de l’État qui veut appliquer une recette unique quelles que soient les spécificités locales et dont les représentants regardent les « territoires » avec une forme de condescendance, Gaspard Kœnig nous éclaire, nous fait réfléchir et nous interroger sur la légitimité de résister et de désobéir lorsque les autorités vont à l’encontre de l’intérêt général et d’un système économique absurde, à bout de souffle et délétère.
Il montre aussi un visage moins idyllique de la campagne, telle que ceux qui ne la connaissent pas se la représentent.
Les ruraux ne sont en effet pas épargnés par les travers qui caractérisent l’espèce humaine, faisant dire à Maria : « comment imaginer les communs avec de tels zombies, aveuglés par leur intérêt le plus personnel, le plus immédiat ? »
À l’heure où la qualité de l’eau, qu’elle sorte du robinet ou d’une bouteille, est remise en cause, le philosophe s’indigne que l’usage de l’eau soit privatisé. Il cite le cas de l’entreprise Cristaline, mais elle n’est pas la seule, qui prélève de l’eau « et la revend cent fois plus cher. »
On attend maintenant avec une certaine impatience l’air et le feu.
EXTRAITS
- Les ronds-points fleuris sont devenus aussi indispensables que les murs d’enceinte d’autrefois.
- Ce maïs-là, il ne sert pas à nourrir les êtres humains […]. Il part directement au méthanisateur. […] Beau modèle:on met du pétrole saoudien dans les tracteurs, on verse du gaz russe et des phosphates chinois sur la terre, on y sème des graines de labo allemand, on en sort des fausses plantes, on les laisse pourrir et on revend le tout comme biocarburant 100% made in France !
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