Critique – Les Orphelins – Éric Vuillard – Actes Sud

Critique – Les Orphelins – Éric Vuillard – Actes Sud


Depuis qu’il s’est lancé dans l’écriture à la fin des années 1990, Éric Vuillard, en mêlant fiction et histoire, s’est intéressé aux rapports de domination et au sort des opprimés.

En s’attachant à la figure de Billy the Kid, il retrace la constitution de la nation états-unienne qui s’est effectuée dans la violence la plus brute, celle de la conquête de l’Ouest et du massacre des populations amérindiennes.

Compte tenu des origines plus que modestes du hors-la-loi et par conséquent d’éléments biographiques le concernant, l’auteur imagine en grande partie son parcours jusqu’à son assassinat à l’âge de vingt-et-un ans par Pat Garrett.

Le shérif écrivit, dans la foulée de la mort du jeune homme, un livre titré « La Véritable histoire de Billy the Kid » qui contribua à façonner la légende du bandit dont l’Amérique a eu besoin pour se construire.

L’angle adopté par l’écrivain est intéressant. Avec ce court récit de moins de deux cents pages, il souligne en effet que les capitalistes ont eu besoin de la racaille pour se développer, celle-ci s’étant mise au service des premiers pour les enrichir en pratiquant la prédation. Et quand ils devinrent inutiles, on tenta de les éradiquer. Ceux qui en réchappèrent furent considérés comme des parias.

Comme le souligne l’auteur de « Tristesse de la terre » dans une interview de Guillaume Erner sur « France Culture », ils ont même des points communs. Selon lui, Billy the Kid serait un self-made man, certes dégradé, mais un self-man tout de même dans la mesure où il incarne « l’audace, la réussite, un certain rapport à l’impunité et à la violence », « qualités » valorisées dans l’idéal américain.

Sauf que le « desperado » va mourir jeune et pauvre, mais libre…

Avec cette affirmation, on est bien loin des mythes glorieux qui ont façonné le pays et qui ont donné lieu à moult fictions qu’elles soient livresques, théâtrales ou cinématographiques.

Et elle résonne avec la situation outre-atlantique où la brutalité est plus prégnante que jamais.

Le dernier opus d’Éric Vuillard n’a peut-être pas la profondeur de « L’Ordre du jour » ou encore « La Guerre des pauvres », mais quelle puissance dans l’écriture !

EXTRAITS

  • Si l’on veut essayer de comprendre Billy, […] il faut seulement se tenir dans le petit vent frais, là où on est seul et pauvre et comme très loin de soi. C’est là que se tient Billy, le petit sauvage.
  • Toute sa vie est au conditionnel.
  • La violence est indispensable à la liberté.
  • Puisque la société n’est jamais rien d’autre que la contrefaçon de ses principes, aussitôt la concurrence dégénère en tueries.
  • Les États-Unis ne sont décidément pas une nation comme les autres, mais une colonie établie à la va-vite sur des marécages.
  • L’Histoire de l’Amérique entière puise désormais sa source dans la vie légendaire de quelques hors-la-loi.
  • La machine à Billy […] nous sert inlassablement la fausse monnaie de nos rêves.
  • La plupart des malfrats devinrent alors officiers de police, c’est ainsi qu’au commencement de leur histoire se constituent les forces de l’ordre.
  • Au milieu de l’éternité, dans la nuit noire du temps, parmi les branches innombrables de l’humanité, il y a la toute petite branche de Billy, son rameau solitaire.

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