Critique – Heures sauvages – Marie Petitcuénot – Héloïse d’Ormesson
Nous savons depuis toujours que l’homme est capable des pires violences, surtout lorsqu’il est en groupe.
Gustave Le Bon l’a magistralement illustré avec « La Psychologie des foules », ouvrage pionnier dans le domaine de la psychologie sociale.
Dans « Heures sauvages », l’art est convoqué pour illustrer les propos de l’anthropologue, mais aussi pour souligner comment l’être humain peut user de sa liberté et de son pouvoir lorsque les règles sociales sont abolies.
Dans son second roman, Marie Petitcuénot s’inspire de l’expérience proposée par Marina Abramovic en 1974 à Naples.
Née en Yougoslavie, celle-ci est l’une des figures de l’art de la performance et du body art.
Elle a grandi dans une famille fidèle au maréchal Tito. Confiée à sa tendre et pieuse grand-mère maternelle, à six ans elle rejoint ses parents, et leur violence, qui l’élèvent à la dure, notamment sa mère qui modèle son corps et son esprit pour en faire un parfait petit soldat communiste.
Dans le roman de Marie Petitcuénot, le galeriste napolitain qui accueille Marina s’appelle Andrea (en réalité Giuseppe Morra).
Ce dernier est en rébellion contre sa famille qui considère les œuvres d’art comme des signes d’appartenance au milieu de la haute bourgeoisie et comme un placement financier.
Lui, ce qui l’intéresse, ce sont tous les mouvements avant-gardistes et la jeune Belgradoise est la personne parfaite pour inaugurer sa galerie dédiée à l’art corporel.
Marina et Andrea rejettent tous deux l’idéal classique liant l’art et la beauté. Ils souhaitent provoquer une relation entre l’artiste et le public sans aucune limite car c’est dans cette absence de limites que naîtra l’art.
L’expérience promise sera comme une pièce de théâtre où les spectateurs pourront exprimer leurs pulsions. Dans un rapport inversé, Marina deviendra un objet et les participants des artistes révélant non pas la beauté, mais leurs émotions et leurs envies. Pour le meilleur et pour le pire. Surtout pour le pire.
La toute nouvelle galerie sera le lieu de cette performance stupéfiante, appelée « Rhythm 0 », consistant à placer Marina au centre d’une grande pièce. À quelques mètres, une table sur laquelle sont posés des objets inoffensifs comme une plume ou qu’on pourrait penser innocents tels qu’une rose, sauf que ce symbole de l’amour a des épines…
D’autres peuvent se révéler dangereux, voire très dangereux, si on les utilise. « Une lame de rasoir, des couteaux et une arme à feu. Une balle, une seule balle. On ne voit que ça. »
Sur la nappe blanche trône un appareil photo Polaroïd. De quoi immortaliser ce qui va se passer.
Muette et immobile, Marina a consigné sur un écriteau ses directives : « Instructions. Il y a 72 objets sur la table, tout le monde peut les utiliser sur moi comme il le désire. Je suis l’objet. Durant ce laps de temps, j’en prends l’entière responsabilité. Durée : 6 heures. »
Je ne détaillerai pas les réactions des participants. Je dirai juste qu’elles éclairent de manière singulière ce que des gens dits « normaux » sont capables de faire quand tout est permis.
Que vont-ils faire ? Commettre le bien ou le mal ? Faire un geste absurde pour se faire valoir ? Défendre Marina de la cruauté ?
La violence, que certains, dopés par l’effet de groupe à la fureur contagieuse, sont capables d’exercer n’est-elle la conséquence que des frustrations accumulées et que leur statut et les injonctions sociales empêchent d’exprimer ou est-elle intrinsèque à leur nature ?
Quelles que soient les réponses, « Heures sauvages » souligne combien l’art moderne dans sa radicalité la plus extrême peut être un révélateur de ce que nous sommes avec nos masques sociaux qui, une fois tombés, font apparaître le pire.
Et Marina, par son sacrifice et son courage physique et mental, est l’outil, le soixante-treizième objet, de cette épiphanie.
Une question s’impose : le public, notamment masculin, aurait-il réagi de la même manière si c’était un homme qui s’était ainsi offert ?
Je remercie Babelio et les Éditions Héloïse d’Ormesson pour la lecture de ce roman dérangeant et glaçant, mais néanmoins important, que j’ai beaucoup apprécié.
EXTRAITS
- Le beau, c’est trop facile.
- Après deux heures, ils ont encore besoin de temps. On ignore toujours s’ils sont des innocents ou des criminels.
- Tu ne tueras point. Jusqu’à quand.
- Vite ou ils vont la tuer. […] vous êtes des barbares, c’est de l’art, on ne tue pas un artiste.
- D’un côté la brutalité révélée, de l’autre une forme de sacré qui s’accroche à la vie, ce sacré qui veut repousser la mort.
- Il ne leur a fallu que quelques heures pour devenir des assassins. Simplement parce qu’ils le peuvent.
- Elle a failli mourir, mais elle est la dernière personne vivante dans la salle.
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