Critique – Soixante coups de soleil – Hallgrimur Helgason – Gallimard
J’ai découvert Hallgrimur Helgason avec le magnifique « La Femme à 1000° » (2013) qui nous faisait voyager en Argentine et en Europe en compagnie d’une octogénaire attendant la mort.
Cette fois-ci, dans le premier volume de sa trilogie, l’auteur nous propose une espèce de huis clos se déroulant sur son île natale, alors que le 20e siècle pointe le bout de son nez.
Nous sommes à la veille de Noël. Eilifur, père naturel de Gestur, personnage principal de ce roman-fleuve, brave la tempête pour apporter à sa famille affamée trois précieux kilos de farine qu’il a troqués contre quatre-vingt-dix-neuf truites.
Arrivé à l’emplacement où sa « ferme », sorte de hutte en tourbe, devrait s’élever, il n’aperçoit que des monceaux de neige.
Seul son fils, le fameux Gestur, alors âgé de deux ans et que nous allons suivre jusqu’à ses quinze ans, a survécu à la terrible avalanche, qui a emporté son épouse et sa fille.
Je n’en dirai pas plus sur le déroulement d’une histoire qui nous plonge dans une Islande éloignée de toute trace de progrès.
Colonie norvégienne avant de passer sous domination danoise, l’île est un enfer climatique, notamment dans sa partie septentrionale où se déroule le récit, avec des déluges de boue qui succèdent aux tempêtes virulentes et à la neige et avec des journées hivernales au cours desquelles la lumière n’apparaît qu’à peine une petite heure.
Côté géographie, le pays n’est guère plus avenant avec ses vastes plateaux dépourvus d’arbres et ses côtes hérissées de fjords.
Mais quelle beauté quand on a le ventre bien plein, ce qui n’est pas le cas de la majorité des habitants qui survivent plus ou moins.
Les mauvaises années, fréquentes sous ces latitudes, les famines, déciment les plus misérables, dont certains sont encore soumis à une forme de servage, et il est fréquent que les nouveau-nés, bouches supplémentaires à alimenter, soient abandonnés en pleine nature à la merci des prédateurs.
L’arrivée de Norvégiens, rois de la pêche plus attentionnés avec leurs navires qu’avec les femmes et un brin méprisants avec ceux qu’ils considèrent comme des demeurés rustres, va bouleverser les conditions de vie de ce petit peuple qui va être employé, notamment les femmes, bien contentes de quitter leurs fermes sombres, à éviscérer et saler des harengs, ce poisson abhorré des Islandais qui lui préfèrent le requin.
Sauf qu’au lieu de se nourrir de la viande des squales, alors qu’on manque de tout, on se contente de prélever le foie de l’animal pour fabriquer de l’huile destinée à éclairer les rues des villes anglaises !
Il est vrai qu’une soupe de lichen est beaucoup plus nourrissante qu’un steak protéiné. Comme si les autochtones, à force de fréquenter des moutons, reproduisaient leur comportement alimentaire !
L’incursion d’étrangers introduit un embryon de capitalisme, le salariat et la fin du troc. Certains locaux y sont hostiles, d’autres s’en félicitent.
Au cœur de cette nature hostile que l’auteur, également peintre, décrit avec lyrisme et réalisme, évoluent des personnages singuliers tels que Gestur, qui signifie visiteur, invité, fil rouge du récit et alibi pour raconter l’histoire du pays et ses évolutions, qui aspire à sortir de sa position d’éternel pauvre ballotté de famille en famille, nostalgique qu’il est de la maison à lambris et à étages de son deuxième « père », marchand cossu de son état, ou encore Lasi, troisième « père » du précédent, dont l’amour pour la poésie se transforme en une passion exclusive pour les textes paillards. Ce païen invétéré un brin blasphémateur affirme que le Christ « est le grand exterminateur littéraire ».
Il y a aussi un « prophète » qui déplore que ses semblables aient fait l’impasse sur une année bissextile, condamnant ainsi ce territoire loin de tout « à vivre avec une journée de retard sur tout le monde » !
Il y a aussi des pasteurs plus portés sur la boisson que sur la parole de Dieu, dont l’un, le « splendide » Arni recense les chansons populaires islandaises et se balade avec un placenta de brebis pour un usage fort pratique, et de belles jeunes femmes venues de l’Ouest de la contrée.
Il se passe aussi des événements étranges sur cette île : une inhumation qui se termine par la chute et la mort d’un révérend dans une tombe déjà occupée par deux cercueils ; une église qui s’envole sous la fureur d’une rafale musclée…
Avec une causticité non dénuée de tendre sensibilité pour ses congénères si misérables et si sales et un art de la narration et de la description, souvent peu flatteuse (il n’hésite pas à comparer un bébé à un « paquet post-coïtal éborgné »!), Hallgrimur Helgason a composé une fresque au souffle romanesque puissant qui se dévore tantôt avec un appétit féroce, tantôt avec une gourmandise indulgente pour ce pays étrange où la mort est si présente qu’elle n’est jamais un drame, d’où une impression de patience, d’endurance, d’indécision, d’inconstance, de lenteur, de fatalisme qui caractérise ses ressortissants et qui a le don d’agacer les étrangers, où les habitants pratiquent le « culte des histoires », à la fois tradition ancestrale, « contribution au monde » et moyen de passer le temps pendant « les hivers mornes » au même titre que l’art du tricot pratiqué autant par les femmes que par les hommes, où on s’émerveille à la vue d’un bégonia en pot trônant dans le presbytère, où « les gens habitaient six pieds sous terre et sous des toits de tourbe et d’herbe » et « ressemblaient à des clous tordus », où l’ascension sociale est aussi rare qu’une canicule dans cette région de fjords, où la roue n’a pas encore atteint le pays en ce 19e siècle finissant, où on écrit, pour ceux qui ne sont pas analphabètes, c’est-à-dire la grande majorité du peuple, avec de l’encre confectionnée avec « un mélange de pisse et de bouse de vache »
Après avoir refermé cette somme de cinq cent soixante pages aux accents naturalistes (cf. « La Terre » de Zola), à la fois roman d’apprentissage et conte dans lequel le héros doit surmonter des épreuves, dont l’une, dont on ne connaîtra pas les détails, fut particulièrement cruelle, on a hâte de retrouver Gestur, ce garçon en manque d’amour si émotif, et tous ceux qui incarnent ce bout de terre situé entre le Groenland et la Norvège.
EXTRAITS
- La nation tout entière avait foi en l’autel sauf ceux qui y officiaient.
- La plus douloureuse des pauvretés est celle qui n’a pas les moyens de s’offrir ce qui est gratuit.
- Ainsi passa l’hiver, tout de gants, de gel à pierre fendre, puis de coulées de boue en avril.
- Le norvégien ressemblait à de l’islandais avec un coup dans le nez.
- Ici, on ne pouvait se fier à rien et il fallait s’attendre à tout.
- Que faisait donc un pasteur dans un fjord où il n’y avait plus d’église ?
- Comment la caverne aux dents calcinés qu’était sa mère avait-elle pu enfanter pareille grâce ?
- C’est sur le tas de fumier que pousse la plus belle fleur.
- Ses pleurs, discrète et déchirante mélodie, étaient la musique authentique de l’Islande au début du siècle, éclairée par une unique bougie dans une bergerie emplie de ténèbres.
- Là-bas, les jeunes filles avaient la douceur des ouïes d’un flétan.
Vous devez être connecté pour publier un commentaire.
+ There are no comments
Add yours