Critique – L’Enfant du doute – Cécile Desprairies – Julliard

Critique – L’Enfant du doute – Cécile Desprairies – Julliard


Cécile Desprairies s’est fait connaître pour ses travaux sur l’Occupation allemande en France et sur la Collaboration.

En 2023, elle s’est lancée dans la fiction, inspirée néanmoins de sa famille, avec un premier roman très réussi.

« La propagandiste » (Seuil) maniait la satire pour dessiner le portrait d’une mère qui a choisi d’être du mauvais côté de la barrière en fréquentant les nazis et en collaborant.

La victoire des Alliés sur le Troisième Reich ne la fera pas bouger d’un iota dans ses convictions racistes et antisémites.

Pour son second roman, l’historienne a délaissé le registre de l’humour pour celui du drame.

Par la voix d’une narratrice, double de l’autrice, prend forme une époque qui court des années 1960 à nos jours dans laquelle évoluent trois personnages principaux : le père alias le Loup, la mère Hélène et le patron et « ami » du père surnommé le Mandarin.

Le premier et le troisième se partagent des missions nébuleuses au service de l’État français : le premier prend les décisions et son adjoint les exécute.

Quand il n’est pas en voyage en Algérie ou au Gabon, le Loup est une énigme pour sa fille qui subit des reproches, des critiques ou, pire, du mépris (son père, à qui elle demande, de sa « voix acidulée », s’il lui avait « rapporté quelque chose » de l’un de ses nombreux périples, jette sur son lit des dosettes de sel, poivre et moutarde Amora en marmonnant : « tiens, si ça t’intéresse »…) de la part de ce haut fonctionnaire qui, comme son complice, n’a de compte à rendre qu’au président de la République.

Il est un rouage essentiel d’un système qualifié de Françafrique qui recouvre une mécanique néo-coloniale mise en place entre la France et ses anciennes possessions désormais indépendantes.

Ces relations opaques et échappant à tout contrôle démocratique sont motivées par des raisons économiques (accès à des matières premières stratégiques, débouchés pour les entreprises françaises), mais aussi politiques (éviter l’expansion du communisme), diplomatiques et culturelles.

Ce dispositif sera sévèrement ébranlé dans les années 1990 à la suite de quelques scandales.

Ce n’est pas du côté de Madame Louve que l’enfant trouvera ne serait-ce qu’une once de tendresse. « Tu gâches mon temps » assène-t-elle à Zélie avant de l’expédier pour un an loin de Paris chez une nounou. C’est chez celle-ci que la petite fille côtoie deux garçons, eux aussi délaissés par leurs parents. « On rit beaucoup entre gens désespérés. » note-t-elle.

Accaparée par ses rendez-vous chez le coiffeur, ses amants supposés et son rôle de maîtresse de maison bourgeoise tançant le personnel, sa présence sporadique résonne comme une absence.

Ballottée entre ces deux adultes, la gamine grandit comme « une enfant sauvage », faisant profil bas pour ne pas subir les foudres du prédateur.

Au fur et à mesure qu’elle avance en âge,elle s’interroge sur les activités mystérieuses de son géniteur qui grogne des suites de mots et des acronymes abscons : « commissions en nature », BURP, SDECE, OPAC, Eurodif, CEA…

Mais ce qui la tourmente, c’est l’impression d’être étrangère à cette « famille », si dysfonctionnelle qu’une employée s’exclame : c’est « Shakespeare, en pire. »

En effet, rien ne la rattache aux « siens » : avec sa courte « tignasse brune » elle ne ressemble pas à ses deux blondes sœurs au regard azur et, malgré son sens de l’observation, elle ne parvient pas à maîtriser les codes de son milieu.

Elle se sent comme une « usurpatrice ».

Elle ne supporte pas les attitudes calvinistes imposées par le patriarche qui prône la sentence « never complain, never explain » (quelle hypocrisie de la part d’un homme qui revendique une moralité irréprochable alors que, dans la réalité, il n’est que dédain et violence pour son clan, en particulier pour sa benjamine.

Parfois, pourtant, il se donne bonne conscience en distribuant de l’argent aux nécessiteux.)

« Je reste pour mes proches une énigme. Je suis devenue l’enfant-regard », en plus d’être une « enfant du doute ».

Elle capte quelques bribes de phrases échangées entre l’une de ses sœurs et sa mère, cette dernière soufflant : « elle a été exclue de la famille, voilà son problème, et ça le restera toute sa vie. »

C’est auprès du Mandarin, bon vivant charmeur à « l’air doux », alors qu’il ne l’est pas, et aux convictions politiques fleurant bon le maréchalisme, qu’elle trouvera un peu de réconfort et de considération.

En grandissant, elle découvre la vérité, non seulement sur ses, origines, mais aussi des fragments de réponses à la question : « pourquoi il est devenu celui qu’il est » ?

Le dernier roman de Cécile Desprairies, qui poursuit l’exploration des racines familiales, parvient à transmettre la détresse et la solitude d’une enfant écartée par les siens, un rejet si brutal qu’elle se sent comme orpheline.

Pour exprimer sa détresse, l’autrice a composé un texte sec, qui claque, fait de phrases courtes, sans fioritures, sans pause pour reprendre son souffle, comme si la narratrice était pressée de raconter son calvaire.

Un joli exercice de style et une belle introspection sur la cruauté qui peut s’exercer au sein d’une cellule censée être protectrice et sur les secrets qu’on tait pour sauver les apparences.

Merci à Version Femina et à Julliard pour cette lecture tout en subtilité que je recommande.

EXTRAITS

  • Il insinue le poison par ses mots, me tord pour mieux se plaindre ensuite que je sois tordue. Il est mon tourmenteur.
  • Je mange peu, il y a de la haine dans les assiettes.
  • Je porte le nom d’un homme. Un autre me marque de l’affection. Deux pères n’en font pas un.
  • Je crois que mon crime, c’est de porter son nom, comme si je lui avais volé.
  • Elle était de celles qui ont seulement leur corps et leur sourire. Elle pouvait recommencer sa vie du jour au lendemain.

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