Critique – Paradis (avant liquidation) – Julien Blanc-Gras – Au Diable Vauvert

Critique – Paradis (avant liquidation) – Julien Blanc-Gras – Au Diable Vauvert


Depuis plus de vingt ans, le baroudeur en solitaire Julien Blanc-Gras arpente la planète Terre et livre à son retour des récits de voyage dont la marque de fabrique est un humour désopilant pour décrire le monde tel qu’il le voit.

Même si la situation est grave, comme c’est le cas pour le périple qui l’a conduit aux Kiribati, un archipel du Pacifique.

C’est en lisant une dépêche de l’Associated Press de mars 2012 annonçant que les dirigeants de la république envisageaient de « déplacer leur population aux Fidji » qu’il se décide à faire son balluchon pour constater l’inexorable montée des eaux qui condamne à plus ou moins long terme la pérennité des îles.

« Ce sera une question de survie » assène Anote Tong, le président des Kiribati.

Pour l’aventurier, suivant plus de cent après les traces de Stevenson, l’un de ses écrivains préférés, ce fut une expérience singulière.

Au-delà du constat visuel, déjà tangible (des îlots ont déjà disparu), de la tragédie qui s’annonce, les rencontres avec les autochtones sont autant de moments volés à la disparition à venir.

Pourtant, en survolant Tarawa, ses palmiers, son ciel immaculé, son lagon turquoise, le globe-trotteur se dit qu’il est arrivé au paradis.

Il déchantera vite.

Épaves de voitures, containers vides, cargo échoué, canons rescapés de la Seconde Guerre mondiale, tel est le paysage digne d’une installation d’art dénonçant les méfaits de l’industrialisation qui se dévoile. Or, d’industrie, il n’y en a point sur cet atoll… Et il faut se contenter de l’essentiel car « on ne produit pas grand chose sur place. » Malheureusement, l’alimentation de base composée de poisson et de noix de coco a été remplacée par de la malbouffe importée propice au développement du diabète et de l’obésité. Même les boîtes de thon et d’huile de coco viennent de l’étranger, alors que le pays regorge de ces deux denrées.

Sauf que le poisson peut être impropre à la consommation compte tenu de l’état de l’océan.

Faute d’eau potable, mieux vaut boire de l’alcool, ce dont les habitants ne se privent pas, avec pour conséquence un regain de violence, notamment à l’encontre des femmes.

L’alcoolisme n’est pas le seul fléau qui frappe les Kiribati : « tabagisme compulsif » et « overdoses de kava – l’antidépresseur local » agrémentent leur quotidien.

Quant à la survie financière du pays, elle est assurée aussi par l’aide internationale ce qui fait dire à un chauffeur de taxi local : « nous sommes des mendiants professionnels ». La plupart ajoutent « que les seules choses qui marchent dans ce pays sont gérées par les I-Matang », mot qui signifie homme blanc en gilbertin. Sauf que pas grand chose ne fonctionne…

Un exemple de l’absurdité de l’aide internationale et du manque de réactivité des locaux : un consultant néo-zélandais s’est amusé à compter les cochons peuplant l’île principale. Pour information, ils sont au nombre de 13 184. Pendant ce temps, la brèche dans la digue de Tebikenikora était toujours béante.

La chaleur est telle que le visiteur rêve de piquer une tête dans l’océan. Un expatrié canadien le lui déconseille. L’eau est tellement polluée que l’infection, inévitable, vous conduit tout droit à l’hôpital, dont la réputation est épouvantable. Pis, la mer qui monte implacablement contamine les réserves d’eau et accentue la mortalité, surtout infantile. « Cette île risque d’être inhabitable avant d’être engloutie » remarque l’auteur.

Ce pays de quelque 120 000 âmes est en effet le plus défavorisé de l’Océanie en termes de santé.

La lèpre continue ainsi de faire des dégâts.

Après une première nuit dans une chambre d’hôtel insalubre, l’expédition peut commencer. Au fur et à mesure des contacts avec les locaux, des gens si attachants, accueillants et serviables, mais terriblement inefficaces, les yeux s’ouvrent et l’état des lieux est effrayant : un pêcheur a dû reculer sa cabane et tente, dans une démarche dérisoire, de consolider une digue censé protéger son galetas ; « un village entier a dû être déplacé » ; des cimetières ont été emportés par la mer » ; des routes ont été déménagées.

Sans pousser de hauts cris d’orfraie sur notre responsabilité d’Occidentaux émetteurs de CO2, Julien Blanc-Gras, en maniant humour, sens de la dérision face à une certaine fatalité caractérisant une population sans espoir et empathie, pose un regard d’une grande acuité sur ce qui attend des millions d’habitants dans la foulée des Kiribati.

« Paradis (avant liquidation), publié il y treize ans, est le livre idoine, parce qu’il n’est ni didactique ni culpabilisant, à mettre dans les mains des climatosceptiques et de ceux qui se moquent de continuer de polluer et de fermer les yeux sur le destin d’un territoire qui ne produit quasiment aucun gaz à effet de serre.

Pourtant, le journaliste ne dédouane pas totalement les Kiribatiens en évoquant leur manque d’initiative, la surpopulation à certains endroits et le « développement » mal pensé qui amène les jeunes à quitter l’archipel.

EXTRAITS

  • Il y a des pays en voie de développement et des espèces en voie de disparition. La république des Kiribati est un pays en voie de disparition.
  • C’est un avantage de la pauvreté, les habitations légères se déplacent facilement.
  • On a perdu vingt mètres de terre en trente ans. Ce pays rétrécit.
  • Autour des machines à café, on parle toujours de la météo, jamais du climat.
  • Les Kiribati expérimentent la catastrophe au ralenti.
  • On acceptera toujours de vous aider, et on y parviendra rarement. Tout est facile, rien ne marche. C’est le charme et le drame de cette contrée.
  • Cette île manque de tout, sauf de jeunes désœuvrés.
  • La vue d’une montagne peut épuiser un I-Kiribati.
  • L’idée même de psychanalyse est risible, c’est un luxe qu’on ne peut se permettre quand le seul défibrillateur du pays est cassé.

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