Critique – Voyage dans la France d’avant – Franz-Olivier Giesbert – Gallimard
Avec « Voyage dans la France d’avant », FOG joue les prolongations.
Son « Histoire intime de la Ve République », destinée à se décliner en trois volumes, se poursuit en effet avec ce dernier ouvrage, sorte de conclusion de la trilogie qui revient sur les obsessions de l’auteur, dont j’ai pu apprécier la plume dans ses éditos du « Point ».
Si son style truffé de mots un brin désuets est toujours piquant et ses épigraphes souvent bien choisies (quelques exemples : « La littérature est la preuve que la vie ne suffit pas » Fernando Pessoa ; « Un peuple de moutons finit par en engendrer un gouvernement de loups » Agatha Christie ; « La tolérance atteindra un tel niveau que les personnes intelligentes seront interdites de réflexion pour ne pas offenser les imbéciles » Dostoïevski), le journaliste-essayiste-romancier – est-ce l’emprise de l’âge ? – commence sérieusement à radoter.
Il est certes légitime, le temps passant et en se rapprochant de l’échéance ultime, de ressentir de la nostalgie, voire de la mélancolie, en se remémorant son existence passée, mais il y a des limites à cette posture .
Né en 1949 aux States d’un père étasunien et d’une mère française, FOG avoue avoir eu de la chance d’avoir vécu sa jeunesse « dans un grand pays plein d’avenir, sous de Gaulle ».
Las, il la finit « dans une France en proie au rétrécissement, à la fragmentation. »
Symbole de cette décadence : la ville d’Elbeuf-sur-Seine à quelques encablures de Rouen où il se rend pour se recueillir sur les tombes de ses parents. Il constate que « la ville aux cent cheminées » réputée pour son tissu manufacturier, notamment textile, n’est plus que l’ombre d’elle-même.
Et voilà Giesbert, tout en se mettant en scène comme un enfant du 20e siècle qu’il fut, parti pour ressasser ce qu’il rabâche depuis déjà un bon petit bout de temps, tout en livrant des témoignages et anecdotes souvent piquants (sa rencontre provoquée avec Giacometti alors qu’il n’a que quinze ans qui lui apprend à ne jamais se laisser embrigader ; la visite de Faurisson au « Nouvel Observateur » en 1979 où FOG travaillait. L’enragé négationniste, en mal de reconnaissance, lui proposa d’organiser un débat « avec un rescapé d’Auschwitz ». Ironiquement, mais néanmoins mal à l’aise, le journaliste lui souffla le nom de Simone Veil. « Et comment » jubila le cinglé ! « Les fous n’ont pas d’humour » conclut l’auteur. ; le « marathon de vodka » partagé avec Pasqua et remporté par ce dernier ; son affection émouvante pour Mauroy ; sa « proximité » avec Mélenchon avec lequel il a « adoré converser » jusqu’à ce que leurs idées politiques les éloignent… Il est aussi l’un des seuls à s’être inquiété de sa santé mentale, le soupçonnant « d’être un peu bipolaire ». Il livre une confidence que lui a faite de patron de LFI qui s’inquiétait que « les antirépublicains, les antilaïcs, les islamo-gauchistes » lui piquent son parti. Pour le récupérer, il est devenu le chef de file de la nouvelle radicalisation en reniant toutes ses valeurs ; son hostilité à Mai 68 et « la consécration du privilège de gauche » qui s’en est suivi, une gauche de plus en plus radicale, héritière d’intellectuels tels que Sartre, ennemi numéro 1 de l’auteur, ou encore Bourdieu ; son portrait désopilant de Lacan, l’un des plus grands imposteurs du 20e siècle).
Pour expliquer la situation actuelle de la France, il revient sur les racines du mal, car le ver était déjà dans le fruit à cause, notamment, de cette fichue Révolution de 1789 !
Et de citer au fil des chapitres des arguments avec lesquels on peut être d’accord ou pas (le plus souvent « ou pas » me concernant) ou tout simplement ne pas avoir d’avis.
« Côté en accord ou plutôt en accord » :
- « notre obsession égalitariste » ;
- la centralisation, la bureaucratisation, l’étatisme, la résistance aux réformes, la désindustrialisation ;
- la naïveté de la croyance, pourfendue par Péguy, du progrès d’une humanité qui deviendrait meilleure ;
- une certaine fascination pour la violence (héritage, entre autres, robespierriste ?) et un certain « culte de la Révolution » dont le régicide est l’un des symboles qui marque notre rapport particulier à ceux qui nous gouvernent ;
- nos passions idéologiques souvent brutales ;
- une admiration pour de Gaulle ;
- la baisse de niveau de la classe politique ;
- l’entrée dans l’ère de la post-vérité ;
- sa critique des États-Unis où l’argent règne en roi et où la « tyrannie douce » stigmatisée par Tocqueville prévaut ;
- la « perte de vitesse » de la lecture, constat qui ne s’applique pas qu’à notre pays.
« Côté en désaccord ou plutôt en désaccord » :
- sa célébration d’un certain cinéma, dont le film au scénario indigent « Les Tontons flingueurs » donne un avant-goût des préférences culturelles de l’auteur. Depuis Claude Sautet, rien de neuf sous le soleil du 7e art ! Un jugement un peu rude. Autre motif de divergence : présenter Brigitte Bardot (et Alain Delon, « un homme, un vrai » (sic) et sur ce point, tout au moins comme acteur, je le suis bien volontiers) comme une des personnalités « les plus fascinantes du monde du cinéma » relève de l’aveuglement. BB peut être « louangée » pour sa liberté, son impertinence et son combat pour les animaux, entaché par son racisme et son homophobie, mais certainement pas pour ses talents d’actrice ! ;
- les villes, dont les habitants seraient plus agressifs qu’à la campagne. Malheureusement, les incivilités, qui pourrissent le quotidien, sont en croissance partout. La surpopulation en milieu urbain les rend simplement plus visibles ;
- sa manière de jeter des chiffres sans les dater et des faits sans les sourcer, ce qui est un peu embêtant pour un journaliste + sa manière de tout généraliser sans nuancer la réalité, ce qui lui fait écrire : « la société française s’islamise » (re sic) ;
- le journal « Le Monde » qui serait « dans l’arc d’intolérance […] avec sa marmelade idéologique ». Il est vrai que Cnews, où il a son rond de serviette, est un modèle de largeur d’esprit !!!
- notre désintérêt pour notre passé, lui qui a été biberonné aux émissions d’Alain Decaux. Et de citer Franck Ferrand qui perpétuerait l’héritage de l’académicien, alors qu’il collabore à Cnews, Valeurs actuelles, qu’il a soutenu Zemmour en 2022 et qu’il instrumentalise l’histoire au profit d’une vision étriquée, voire complotiste, de la France contestée par les universitaires. Il fustige que l’histoire ne soit plus enseignée chronologiquement, ce qui est une contre-vérité. FOG note que, dans « une fureur masochiste », nous privilégions les épisodes peu glorieux : la colonisation ou encore le pétainisme. « Côté pas d’avis » :
- sa critique en règle de « l’esbroufeur » Thomas Piketty qui mettrait la « science » économique « au service de son idéologie ».
Malgré ces constatations globalement accablantes, FOG ne cache pas son optimisme (il se moque de ceux qui affirment d’un ton péremptoire : « c’était mieux avant » alors qu’il ne cesse de magnifier le passé), même si celui-ci n’apparaît pas au premier abord, loin s’en faut.
Car la France, c’est tout de même la France.
Elle a « tant d’atouts » et « de gloires passées ». On peut citer pêle-mêle : ses provinces toutes différentes avec leurs paysages, leurs climats, leurs accents et leurs spécialités culinaires si bien magnifiées par les écrivains tels que Colette, Giono, Sand ; son excellence dans le secteur du luxe et de l’artisanat ; ses artistes dont beaucoup sont venus d’ailleurs et ont adhéré aux principes républicains ; son art de vivre indéfinissable ; son génie tout aussi indéfinissable, entre humour, mauvais esprit et liberté de ton.
La France doit et peut se ressaisir pour ne pas devenir ce qu’elle est déjà en train d’advenir : « la patrie du relativisme, un buffet campagnard gratuit, le paradis du cynisme et du nihilisme. »
« Rien n’est perdu si nous osons regarder la vérité en face » assène l’auteur, adepte de la théorie des cycles de Kondratiev.
EXTRAITS
- Très catholique, elle n’était pas pour autant cul cousu (à propos de sa mère).
- Chaque province est une nation en soi.
- La révolution est un « miracle dispensant de régler les problèmes » disait la philosophe Simone Weil.
- « La France est un pays extrêmement fertile, disait déjà Clemenceau. On y plante des fonctionnaires. Il y pousse des impôts. »
- Que nous est-il donc arrivé ? Quel est ce trou noir qui a tout dévoré ?
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