Critique – L’Étendard sanglant est levé – Benjamin Dierstein – Flammarion

Critique – L’Étendard sanglant est levé – Benjamin Dierstein – Flammarion


Après « Bleus, blancs, rouges » qui couvraient la période printemps 1978-début 1980, le second tome de la trilogie consacrée au giscardisme finissant et au début du mitterrandisme qui démarre en janvier 1980 pour s’achever au mitan de 1982.

On a du mal à imaginer le séisme politique que fut l’élection du premier président socialiste de la Cinquième République en mai 1981. Non seulement on craint, par la voix d’un François de Grossouvre peut-être un brin parano, un renversement du régime suivi d’une guerre civile, mais aussi, pourquoi pas, l’assassinat du chef de l’État… Du coup, tout le monde est sur les dents. D’autant plus que, dans les rang des forces de l’ordre et de renseignements, certains voient d’un bon œil la perspective d’un putsch.

Pas moins de neuf cents pages, une centaine de plus que le premier opus, ont été nécessaires pour rendre compte de ces deux années frénétiques qui nous plongent au cœur des différentes composantes, pas toujours ragoûtantes, de la police, nous entraînent dans les coulisses, peu glorieuses, des plus hautes sphères de la politique, nous racontent la radicalité d’extrême droite et d’extrême gauche dont les ramifications s’étendent à l’Europe et au Moyen-Orient pour organiser des attentats qui sèment la panique dans la population, nous retracent le fonctionnement des systèmes mafieux parisiens, marseillais et corses et, enfin, nous font entrevoir au plus près les magouilles de la Françafrique et autres barbouzeries.

Malgré ce foisonnement d’événements et les incessants changements de focales, Benjamin Dierstein n’hésite pas à administrer des piqûres de rappel salutaires.

Le tout est saupoudré d’humour destiné à apporter un peu de légèreté au déferlement de violence et à l’avalanche de cadavres qui ponctuent le récit.

L’auteur aime ainsi se moquer des puissants, qu’ils soient mafieux comme Gaëtan Zampa, le roi de la pègre marseillaise fan de l’OM, qui pense que Thonon n’est pas une ville, mais « un truc de la mer qu’on mange dans des boîtes », ou terroristes corses bas du plafond utilisant des Tampax comme retardateurs d’explosifs aux résultats forcément aléatoires et parfois mortels !

Pour incarner cette époque folle, Benjamin Dierstein mêle, comme il l’a fait pour « Bleus, blancs, rouges », personnages réels et de fiction et c’est avec plaisir qu’on retrouve ses principaux protagonistes :

  • Marco Paolini a rejoint la BRI à la sortie de l’école de police. Compte tenu de ses liens familiaux corses et de sa proximité avec le SAC qui, au lieu de défendre les intérêts du clan gaulliste, se rapproche dangereusement du grand banditisme avec, en apothéose, la tuerie d’Auriol en juillet 1981 qui provoquera sa dissolution en août de l’année suivante, le jeune inspecteur, hanté par des fantômes, est au bord de la dépression. Même ses prières ne l’aident pas à se laver de ses péchés. Pasqua sera-t-il l’homme qui le sortira de ces mauvais pas ?
  • Jacquie Lienard, jeune femme qui a des prétentions, travaille pour les RG. Ses ambitions seront récompensées grâce à François de Grossouvre, homme de confiance et de l’ombre de Tonton, qui vont la rapprocher du pouvoir.

Marco et Jacquie se détestent et se tirent la bourre dans la conduite de leurs enquêtes en usant de tous les coups bas si nécessaire, quitte à commettre des bavures.

  • Jean-Louis Gourvennec, alias Gourv, est un ancien flic traumatisé après avoir assisté en 1968 à l’assassinat par explosif d’un policier et avoir été lui-même blessé. Il est recruté par les RG pour infiltrer Action directe et retrouver l’ennemi public numéro 1, un certain Geronimo, clé de voûte de l’unification de tous les mouvements qui veulent faire péter le système, les armes à la main, en France et au-delà.
  • Sentant le vent politique virer, Robert Vauthier ambitionne, en lâchant VGE et en se rapprochant des socialistes, de devenir le roi des nuits parisiennes, c’est-à-dire de la prostitution, de la drogue et des lieux de fête qui vont avec en éliminant ses concurrents, mais son passé de mercenaire va le rattraper. Il va devoir protéger les « intérêts » de la France contre la poussée de la Libye sur le continent africain, notamment au Tchad. Pour remplir ses différents objectifs et éliminer ceux qui se dressent sur sa route, tous les moyens sont bons, mais l’homme a des principes : on ne touche ni aux enfants, ni aux femmes.

Aux côtés de ces personnages de fiction, on peut croiser Pasqua à la faconde légendaire, Coluche en candidat « bleu-blanc-merde », comme il le revendique, à la présidentielle, Mitterrand, entouré d’une cour servile, plus machiavélique et collectionneur de conquêtes féminines que jamais, Defferre et « sa petite voix nasillarde » surnommé « Citizen Kanebière » par le journal « Minute », l’énigmatique de Grossouvre, le borderline Paul Barril, Carlos, autre ennemi public, Reagan plus intéressé par son stock de Coca-Cola que par l’état du monde, le juge Michel dont la traque de la French Connection lui sera fatale, un Chirac émoustillé par les jolies femmes sous le regard courroucé de Bernadette…

Comme dans « Bleus, blancs, rouges », Benjamin Dierstein fait un saut dans le temps qui va éclairer le récit. Nous sommes en 1965 au Congo. Vauthier s’ennuie ferme lorsque son contact au SDECE le sollicite, lui et ses hommes, pour débusquer un Français (on saura plus tard qu’il s’agit du fameux Geronimo) et des Cubains s’apprêtant à mener un coup d’État dans l’ex-colonie belge.

Au cours de l’opération d’éradication qui échouera, il croisera le regard plein de haine d’une Arabe. Cette femme prendra sa revanche plus tard…

Après ce bref prologue, nous voilà immergés au tout début des années 1980. Il est tellement ardu de résumer l’intrigue que je laisse le futur lecteur se laisser porter par le tourbillon des événements qui se succèdent à un rythme débridé.

Le talent de cette nouvelle voix du roman noir qu’est Benjamin Dierstein est tel que cette somme monumentale très bien documentée s’avale sans une once d’ennui : sens du rythme lié peut-être à la passion de l’auteur pour la musique électro, phrases plutôt courtes faisant la part belle aux expressions datées et pas toujours heureuses (exemple : « être de la jaquette » pour signifier « être homosexuel », expression qui fleure bon « La Cage aux folles »), construction maligne alternant narration « classique », revues de presse pour mieux situer le contexte historique, transcriptions d’écoute et de communications internes, notes de renseignement, références à la pop culture, dont la série « Dallas » et son « univers impitoyaaable » est la référence ultime, recours aux onomatopées (BLAM, BOUM BOUM BOUM, PSHIIIIIT… ), clins d’œil aux bandes dessinées qui ont bercé la jeunesse de l’auteur…

Plus qu’à James Ellroy qui n’écrit plus grand chose de valable depuis longtemps, le style trépidant m’a fait penser à celui de Don Winslow et notamment à sa série consacrée au trafic de drogue entre le Mexique et les États-Unis (« La Griffe du chien », « Cartel » et « La Frontière).

J’ai hâte de m’attaquer à l’ultime tome de cette trilogie enflammée. Son titre « 14 juillet ». Tout un programme !

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