Critique – Madame Bijou – Thomas Vinau – Gallimard

Critique – Madame Bijou – Thomas Vinau – Gallimard


Quel plaisir de découvrir une nouvelle plume ! Pourtant, Thomas Vinau a à son actif pas moins de cinquante-six livres : de la poésie et des romans pour les adultes et la jeunesse.

Je suis manifestement passée à côté, mais le « mal » est réparé grâce à la lecture de son dernier récit.

« Madame Bijou », dédié « à ce que la mort et l’exil laissent de douceur dans nos souvenirs », est inspiré de l’enfance de l’écrivain. Il a une dizaine d’années au début du récit qui se déroule sur une journée.

Chaque année, il passe l’été dans le Sud-Ouest dans la ferme de ses grands-parents où vivent aussi son oncle facétieux et Marraine, la meilleure amie de Marguerite, la grand-mère.

Pour le gamin sensible de la grande ville, la campagne est un terrain d’expérimentation et de liberté où on peut prendre soin d’une poule chétive, pour oublier peut-être le harcèlement qu’on subit à l’école et l’impression persistante d’être seul, où les nombreuses cachettes sont autant de refuges protecteurs et où on peut même uriner sur les sauterelles sans se faire gronder…

Mais c’est dans l’intimité de la maison qu’il s’épanouit et qu’il chasse ses angoisses, entouré d’amour, un amour nourri de petits mots et gestes affectueux, d’odeurs réconfortantes, de goûts délicieux comme celles du pain perdu que lui concocte sa grand-mère, toujours affairée pour avoir la sensation d’avoir une « prise sur le monde ».

Pendant que le gamin savoure ses vacances, son aïeule née en 1928 est, en cette journée accablée de chaleur, assaillie par les souvenirs.

Elle se remémore le pays où elle a vu le jour et qu’elle a quitté près de trente ans plus tôt. Cette terre natale, c’est l’Algérie.

Ses grands-parents s’y sont installés dans les années 1870. Ils ont « hérité » d’un lopin de terre indigent.

Ces pionniers besogneux ont reconstitué au-delà de la Méditerranée un petit un chez-eux ressemblant peu ou prou à celui qu’ils avaient quitté.

Alors que ses parents sont occupés par leur travail, Marguerite se réfugie dans l’appartement de sa tante Alice, au-dessus du fameux Bijou Bar, dont elle fut la « tenancière », auprès de la sœur de sa mère, dès ses quatorze ans.

Cet établissement faisait office de bistrot la journée, de cinéma certains soirs et aussi de « Petit Bal ».

Du haut de son comptoir, Marguerite endura bien des malheurs, dont les guerres, massacreuses des hommes les plus jeunes, furent les fautives.

Mais quand elle pèse le pour et le contre, ce sont les moments de joie, sous les auspices du grand ordonnateur qu’est son « BonDieu », qui subsistent : la caresse d’une enfance choyée, le coup de foudre pour celui qu’elle appellera Minet, un solide Alsacien, l’arrivée du premier bébé. Malgré l’exil au début des années 1960, indispensable, pour sauver sa peau ; malgré l’obligation de tout recommencer en métropole, un monde inconnu alors qu’elle en arbore la nationalité…

« C’est comme ça » répète Marguerite comme un mantra avec une forme d’insouciance qui frôle le fatalisme, convaincue qu’elle est que les événements sont plus forts que les hommes qui les subissent.

Pourtant, les événements, elle les avait anticipés avec prescience et courage en décidant de partir pour la métropole.

Dans une belle écriture sensorielle et avec une vraie tendresse pour ses personnages, Thomas Vinau a composé un récit croisé mettant en scène une grand-mère et son petit-fils, l’une, toujours optimiste, étant au crépuscule d’une existence pleine de petits bonheurs ; l’autre ayant devant lui un long parcours et, pour le traverser, se nourrissant des histoires de son aînée, même si elles paraissent à mille lieux de ses préoccupations d’enfant.

Il est familier, sans trop savoir d’où ils viennent, du piano noir ou encore du massif vaisselier-bar qui trônent dans le salon, et se repaît des objets et des photos jaunies extraites de vieilles boîtes en fer, autant de fragments d’un passé lointain dont la présence physique prouve que celui-ci a toute sa place des décennies plus tard.

Roman sur la mémoire qui sonde son mystérieux fonctionnement, « Madame Bijou », malgré l’évocation des « événements » qui ont ensanglanté l’Algérie, ne verse jamais dans la violence qui n’apparaît qu’en creux.

À contre-pied d’un Mathieu Belezi qui, lui aussi, a évoqué ce pays du Maghreb, l’auteur a pris le parti de la douce nostalgie sans occulter l’absurdité de la colonisation.

« Ils étaient arrivés avec leurs rêves de pauvres exilés, le droit à quelques hectares, la possibilité de construire, d’écrire une nouvelle page, sans imaginer ni même concevoir qu’une terre n’était jamais vierge, qu’une page n’était jamais blanche, que ce pays avait une histoire, que des hommes vivaient là avant eux. » avance avec pertinence l’auteur qui souligne le jeu de dupes auxquels ont été soumis les Européens émigrés, souvent d’extraction modeste.

On leur a fait miroiter le mythe d’un jardin d’Éden vide de population et exempte de toute trace de civilisation.

Cette idée véhiculée encore aujourd’hui d’avoir construit quelque chose sur du rien était un leurre et ils furent les victimes de la grande Histoire. Comme l’écrit joliment l’auteur, ils furent « un bout de corps, imposé à un autre, rapiécé, rejeté. »

En résumé, même si la métaphore est facile, ce roman est un petit bijou de poésie, de finesse et d’intelligence qui s’interroge sur l’identité et les racines ainsi que sur les lieux qui nous façonnent et qu’on transmet à sa descendance.

Je remercie Version Femina de m’avoir permis de participer au « Coup de cœur des lectrices » de décembre 2025.

EXTRAITS

  • L’été à la ferme était un chemin de victuailles jusqu’à l’éternité.
  • Voilà bien ce qu’ils avaient été finalement, eux, pour un côté comme pour l’autre, un greffon. Un bout de corps, imposé à un autre, rapiécé, rejeté.
  • Il faut grandir quelque part et y rester pour connaître véritablement cette sensation de chez soi.
  • Leur seul pays, le dernier, resterait celui de l’exil, du voyage.
  • Personne n’emportait le feu. Ce que chacun emportait, et pour longtemps, c’était la brûlure.

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