Critique – Knockemstiff, Ohio – Donald Ray Pollock – Albin Michel
J’avoue que j’affectionne moyennement le genre « nouvelles ». Mais quand elles sont écrites par l’auteur des formidables « Le Diable tout le temps » et « Une mort qui en vaut la peine », je n’ai pas hésité.
Donald Ray Pollock a un parcours singulier. Né à Knockemstiff (Ohio), lieu formant une communauté situé dans un cul-de-sac que le traducteur transcrit par le mot « combe et qui donne son titre à son premier ouvrage édité aux États-Unis en 2008, il a travaillé dans une usine de pâte à papier pendant plus de trente ans.
Pour oublier ce bullshit job, il se défonce et picole sec.
À la cinquantaine, il s’inscrit à un atelier d’écriture. Trois bouquins épatants en seront les fruits.
Dix-neuf courts textes composent ce recueil qui ont tous un point commun : être liés à ce bled paumé dans lequel on croise des figures récurrentes.
Ivrognes, drogués, cassés par la dureté de la vie, violents, cruels, timbrés, incestueux, ignorants, obsédés sexuels, homophobes, sadiques, masochistes, racistes, immoraux, menteurs, magouilleurs, voleurs, dealers, pervers, vulgaires, fauchés, sales, laids, édentés, souvent obèses à cause de la nourriture infecte qu’ils ingurgitent, bêtes, paresseux, méchants, le tout pouvant se décliner au féminin, la galerie de portraits, nourrie de dialogues savoureux, que nous propose l’auteur est réjouissante de truculence et d’humour noir bien grinçant.
Quelques exemples de l’inventivité verbale et du comique de situations souvent absurdes et grotesques :
- « elle s’évertuait à montrer au paternel qu’elle pouvait s’enfiler un hot-dog dans le gosier sans saloper son rouge à lèvres. » ;
- un pochetron qui préfère boire dans le cendrier de sa voiture plutôt que de s’imbiber à la bouteille, parce que, sinon, « tu finis poivrot » ;
- un cow-boy qui n’est jamais monté à cheval parce qu’il est « allergique au crin » ;
- un père qui cogne sur ses enfants parce que la mère a préparé des flacons d’avoine au lieu de ses œufs au plat favoris ;
- un gamin qui s’attache à un poulet mort ;
- une mère de famille qui entraîne son rejeton dans ses délires obsessionnels pour les serial killers et qui se tue à la tâche dans un abattoir avec comme conséquence qu’elle sent « la truie en permanence » ;
- « une demeurée mentale » qui se balade avec du poisson pané dans son sac
À rebours du rêve américain que veulent nous vendre certains, Donald Ray Pollock décrit des petits blancs pauvres, ceux qui poussent comme des mauvaises herbes en pleine cambrousse.
Le poids des déterminismes sociaux est tel que ces « rednecks » du Midwest, n’ont aucun espoir de sortir de leur trou perdu déserté par les commerces et les industries.
Sauf pour servir de chair à canon dans un pays asiatique. De ces guerres, les jeunes garçons reviennent, s’ils ont eu de la veine, un brin fracassés.
Un personnage pense même qu’il se sent « comme un champignon collé à un tronc d’arbre pourri ».
Pourtant, certains d’entre eux ont des aspirations, mais elles sont toujours réduites à néant. Alors, ces laissés-pour compte ne font que survivre.
Malgré tout, il en est un au moins qui s’en est « sorti ».
C’est l’auteur de ces pages magnifiques qui forment une sorte de « feel bad book » dont les acteurs, pour lesquels l’auteur a une vraie tendresse tellement ils ressemblent à celui qu’il fut, sont, contre toute attente, presque attachants tant ils nous font pitié, prisonniers qu’ils sont de leur milieu.
EXTRAIT
C’est difficile d’imaginer qu’il y des gens si pauvres dans ce pays […]. Qui vivent comme ça dans l’endroit le plus riche du monde.
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