Critique – Le Vin Un peu beaucoup passionnément – Laure Gasparotto – Le Robert

Critique – Le Vin Un peu beaucoup passionnément – Laure Gasparotto – Le Robert


Présenter le dernier livre de Laure Gasparotto comme « la véritable histoire du vin depuis 11 500 ans » est un peu exagéré.

Ce que nous propose la « plume » vin du journal « Le Monde » est une variation autour de la boisson fermentée à partir de trente thématiques, lesquelles correspondent plus ou moins à des dates qui ont marqué son évolution.

Parmi les angles abordés, on peut citer :

  • « La naissance du vin » dont on apprend, via un gigantesque travail réalisé par une équipe internationale de près d’une centaine de chercheurs dont les conclusions ont été publiées dans la revue « Science » début mars 2023, que la vigne aurait été domestiquée non pas il y a environ 8 000 ans avant notre ère dans le Caucase, comme on l’a longtemps pensé, mais il y a à peu près 11 500 ans dans deux foyers distincts et de façon simultanée : d’une part, les territoires correspondant à la Géorgie, l’Arménie et l’Azerbaïdjan et d’autre part, le Moyen-Orient.
  • L’invention de la bouteille, non pas en France, mais en Angleterre au 17e siècle. Elle permit « la maîtrise de l’effervescence » et l’élaboration du champagne par Dom Pérignon. Ce n’est qu’environ 150 ans plus tard, en 1822 précisément, que la vente au détail du vin se généralisa, tout au moins à Paris, avec l’ouverture d’une boutique rue Sainte-Anne par Louis Nicolas qui avait acquis trois entrepôts à Bercy. Grâce à ce nouveau mode de commercialisation, alors qu’il se consommait dans les cafés, le vin fait son entrée dans les foyers.
  • Le « Jugement de Paris » fut, en mai 1976, une dégustation à l’aveugle organisée par Steven Spurrier, figure incontournable du monde du vin. Dans les deux couleurs (chardonnay et cabernet sauvignon majoritaire), les juges placèrent un vin californien en tête du classement. Si le résultat de cet événement eut un retentissement économique considérable aux US, il eut aussi pour effet, en France, de pousser les grands domaines à se ressaisir et à œuvrer pour une meilleure qualité de leur production. Autre conséquence : l’installation de Français sur les plus beaux terroirs américains.

Ce que j’ai retenu du documentaire de Laure Gasparotto est le lien permanent que l’autrice souligne entre l’homme et le vin qui n’est décidément pas un alcool comme un autre, compte tenu de la place centrale qu’il occupa dans la religion chrétienne et la culture (un chapitre est consacré à la place du vin dans le cinéma, on aurait aimé que sa présence dans la littérature et la peinture soit également abordée), mais aussi comme symbole du pouvoir et comme auxiliaire de la médecine. Ces deux dimensions ont perdu de leur acuité de nos jours, en particulier la seconde, avec le vote de la loi Évin en 1991.

À l’heure où la déconsommation et le réchauffement climatique pèsent sur l’avenir du vin, le monde viticole fait le grand écart entre les grands châteaux du Bordelais et leurs chais parfois tape-à-l’œil, les domaines plus modestes, dont les exploitants se considèrent comme des agriculteurs, respectueux du terroir et à la recherche de solutions pour s’adapter aux aléas météorologiques et ceux qui doivent se contraindre à arracher tout ou partie de leurs vignes.

Je remercie Babelio et les Éditions Le Robert pour cette lecture grâce à laquelle j’ai appris, entre autres informations, que la domestication de la vigne l’a rendue hermaphrodite.

Je me permets cependant de faire quelques remarques :

  • une jolie coquille à la page 61, « ainis » à la place d’« ainsi » ;
  • on aurait aimé que l’autrice creuse davantage le système des AOC qui, s’il a mis en valeur la richesse et la diversité des terroirs viticoles de la France, s’est révélé aussi parfois contraignants pour des vignerons épris de liberté et d’expérimentations nouvelles en plantant, par exemple, des cépages non autorisés, soit parce que le professionnel estime qu’ils sont appropriés à son exploitation, soit parce qu’il pense qu’ils seront mieux adaptés au réchauffement climatique qui perturbe la viticulture depuis les années 2000. Si les variétés choisies ne figurent pas dans le cahier des charges de l’appellation, le vin est « rétrogradé » en Vin de France, alors qu’il peut être meilleur que son voisin bénéficiant d’une AOC et atteindre des prix plus élevés.
  • Une phrase m’a heurtée. « Car, à la fin, c’est le jugement économique qui atteste la vérité d’un vin. » J’avoue ne pas l’avoir comprise.
  • Une « jolie » faute à la page 133 : « les connaisseurs du monde entier se sont laissés happés par… ».
  • Page 150 : la véritable dénomination du plus grand des Sauternes n’est pas Yquem mais d’Yquem.
  • Page 176, autre phrase absconse : « un citoyen sur quatre fume tous les jours en 2022, contre 13 en 1990. » !
  • Page 192 : erreur impardonnable lorsque l’autrice évoque le Calvados breton ! L’aire de l’appellation s’étend sur une large partie de l’ancienne Basse-Normandie, quelques communes de l’Eure et de la Seine-Maritime, de la Mayenne et de la Sarthe, mais aucunement en Bretagne.
  • Page 197 : l’autrice évoque, comme preuve des capacités d’adaptation de la nature aux conditions climatiques et de l’ingéniosité des hommes, les vignes de Lanzarote dans l’archipel des Canaries qui ne sont pas irriguées alors qu’il y pleut moins de 150 millimètres par an. Elle souligne que les vignes sont enroulées comme des nids en omettant de signaler que la terre volcanique conserve l’humidité et que les murets qui les entourent les protègent des vents asséchants.
  • Dans son chapitre consacré à la sommellerie, Laure Gasparotto date des années 2010 la plantation de vignes au Japon alors qu’elle remonte à la fin du 19e siècle.

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