Critique – Très brève théorie de l’Enfer – Jérôme Ferrari – Actes Sud

Critique – Très brève théorie de l’Enfer – Jérôme Ferrari – Actes Sud


Après « Nord sentinelle », Jérôme Ferrari poursuit l’écriture de sa trilogie intitulée « Contes de l’indigène et du voyageur ».

Dans ce premier opus qui se déroulait en Corse, il disséquait la confrontation entre les autochtones confits dans leur nationalisme imbécile et les touristes qui envahissent massivement l’île de Beauté.

Dans le deuxième volume titré « Très brève théorie de l’Enfer », l’écrivain-enseignant continue de creuser le sillon du thème de l’altérité en déroulant en parallèle le parcours d’un homme et d’une femme, un expatrié et une immigrée.

L’homme est parti à Abu Dhabi avec femme et fille pour enseigner au lycée français.

Dévoré par le désir « de voyager et de découvrir le monde », il avait fui une Corse dont il avait presque honte et avait obtenu un premier poste en Algérie où il avait rencontré son épouse.

Dans ce pays du Maghreb, là aussi, on se complaît dans l’asservissement des subordonnés et dans la servilité à l’égard d’un ministre de l’Intérieur qui ressemble étrangement à Nicolas Sarkozy.

Un attentat l’oblige à quitter l’ancienne colonie.

Au lieu de rentrer en France, il accepte avec enthousiasme une mutation dans la capitale des Émirats arabes unis, mais le dépaysement rêvé se révèle être un Enfer.

Bien qu’il sache qu’il sera forcément déçu, il entraîne son épouse réticente et son enfant vers ce mirage.

La scène inaugurale du roman est vertigineuse. L’homme est dans sa voiture et ne parvient à retrouver le chemin de l’appartement où l’attendent Nardjess et Afsaneh. Il erre « égaré dans un labyrinthe de parallèles et de perpendiculaires ».

Des origines bédouines et des pêcheurs de perles de la cité, il n’y a nulle trace. Seule « la brume de poussière et de sable » rappelle que le désert est proche.

Le professeur déteste cette ville aux gratte-ciel démesurés construits si vite qu’ils n’ont pas eu le temps de s’imprégner de la vie de ceux qui y vivent.

Il imagine l’effroi de l’explorateur britannique Wilfred Thesiger, grand amoureux des nomades, de retour dans la région trente ans après l’avoir parcourue.

Pis, ces Arabes qu’il avait tant admirés se félicitaient de cette modernité qui leur facilitait l’existence.

Avec une supériorité tout européenne, l’aventurier se désolait de la perte d’authenticité et d’exotisme des hommes qui avaient renié leur mode de vie.

Cet événement eut lieu en 1977. Que dirait-il s’il était revenu en ce début de 21e siècle ? Que dirait-il face à ces tours de verre et d’acier toujours plus hautes, à ce « flot continu de voitures » climatisées, aux « îles artificielles surgies des flots », aux « chantiers frénétiques » où s’activent des anonymes assommés de chaleur, aux « piscines réfrigérées » des hôtels de luxe ?

Mais revenons à l’expatrié qui, non content de s’être perdu dans le dédale urbain, s’est fait emboutir par un taxi dont le conducteur pakistanais risque de perdre son travail s’il appelle la police.

Ayant enfin rejoint son domicile, ses mésaventures laissent de marbre sa femme et sa fille.

Seule Kaveesha le prend en pitié.

Cette femme, née au Sri Lanka, grandit dans une famille peu aimante pour laquelle elle sert de bonne. Elle quitta sa famille et épousa un homme doux et contemplatif, mais qu’elle n’aime pas avec lequel elle a un garçon. Son mari étant incapable de travailler, elle décida de migrer aux EAU pour assurer l’éducation de son fils. Elle a dix-sept ans. Elle est plus ou moins bien traitée (plutôt moins que plus) par ses employeurs.

« Elle a passé sa vie entourée d’enfants qu’elle n’a pas portés et qu’elle devait, l’un après l’autre, abandonner eux aussi. »

Avec son style si singulier fait de longues phrases aussi labyrinthiques que la ville d’Abu Dhabi, Jérôme Ferrari s’est nourri de son expérience personnelle pour composer sa « Très brève théorie de l’Enfer ».

Quasi métaphysique, ce court récit brillant se demande ce que nous sommes les uns pour les autres.

Les puissants, quel que soit leur degré de pouvoir, aussi infime soit-il, méprisent ceux qui leur sont inférieurs. Pis, ils les ignorent, comme si toutes ces petites mains étaient invisibles.

Dans la vision que Jérôme Ferrari, plus pessimiste que jamais, développe, les êtres vivent séparés par des murs hermétiques, incapables de reconnaître la part d’humanité chez l’autre qui n’est pas son semblable, mais un étranger

Le prof tente de ne pas se comporter comme tous ces gens qu’il abhorre.

Pour racheter l’indifférence de ses semblables et aussi peut-être pour se donner bonne conscience comme s’il était supérieur moralement, il offre à son employée une semaine de congé et un billet d’avion pour Colombo, provoquant chez la femme de la gêne.

« L’enfer, c’est les autres » écrivait Jean-Paul Sartre.

« L’enfer, c’est nous » selon l’auteur du sublime « Sermon sur la chute de Rome » qui démontre avec brio que la fiction est bien la voie idéale pour saisir l’altérité en découvrant d’autres points de vue que les nôtres, d’autres vies que les nôtres.

EXTRAIT

  • J’avais longtemps pensé que nous n’avions à répondre que de nos actes, non de ceux des autres, et encore moins de l’état du monde que nous n’avons pas choisi et ne pouvons pas changer. Je sais que je me trompais : nous devons répondre aussi de l’état de ce monde, même si nous ne l’avons pas choisi et ne pouvons le changer, parce que nous acceptons d’y vivre et lui donnons ainsi, à chaque battement de nos cœurs las, notre assentiment.


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