Critique – Schmattès – Guillaume Erner – Flammarion
Après « Judéobsessions » (2025), essai où se mêlent l’histoire des Juifs et celle, plus intime, de sa famille, le présentateur des « Matins de France Culture » nous offre avec « Schmattès », signifiant fringues en yiddish, un livre au ton personnel et une tentative de figer par la grâce des mots toute une époque engloutie : celle où le Sentier régnait sur le monde de la « basse couture ».
La confection, c’est un monde que l’auteur connaît bien.
Depuis des générations, les Erner manient le fil et l’aiguille, mais c’est dans le Marais, à quelques encablures du royaume de la nippe, qu’ils ont pris racine. L’auteur a grandi rue du Petit-Musc « dans la construction la plus laide du plus bel endroit de Paris », là où ses « dibbouks » veillent, là où il est revenu vivre après la séparation d’avec son épouse.
Outre ses fantômes, il reçoit la visite de personnages qui lui sont chers : Durkheim, père de la sociologie française, lui confiant que « l’ordre social se venge de ceux qui la défient » ; Georg Simmel, auteur de « Philosophie de l’argent », qui a « si bien décrit, par avance, la mondialisation » ; Zola qui lui affirme : « tant que vivront des conteurs et des témoins, le schmattès ne sera pas oublié » ; Max Weber qui affirme qu’il faut user de l’argent vertueusement, tout l’inverse de la méthode Sentier !
C’est rue de Turenne que travaillaient ses parents. À l’ancienne. En ignorant les recettes du marketing destiné à créer du désir et encourager la consommation, ils signèrent l’arrêt de mort d’Elbertex
La chute de « La City » que le journaliste, frais émoulu d’une école de commerce à Toulouse, a intégré pour financer ses études de sociologie, est le symbole de la fin du Sentier comme quartier dédié aux fringues.
Des startups prendront le relais et des bars et restaurants branchés pulluleront.
Trois jours avant que « la fin de l’histoire » ne devienne une expression creuse avec l’effondrement des Twin Towers, Guillaume Erner, accusé, en tant que directeur du développement de l’entreprise de prêt-à-porter, de « faillite frauduleuse, cavalerie, escroquerie au détriment des banques, que sais-je encore. », est convoqué par une juge.
Entre-temps, il aura bien profité de la « bête » pendant une décennie vivant, lui l’ascétique ashkénaze, dans le luxe le plus ostentatoire et découvert un monde à part, un condensé de multiculturalisme, qui lui fait écrire, avec un sens de la formule savoureux, les assertions suivantes : « la moralité au Sentier était hyper médiocre » ; « rien de ce que j’ai vu au Sentier n’était rationnel » ; « le Sentier était un monde des marges, un territoire où la loi apparaissait moins comme un cadre que comme un obstacle » ; « à petite échelle, le Sentier a donné à voir ce que le capitalisme mondial allait devenir : mobile, opaque, flexible, inégal, brutal. Là où l’idéologie libérale promettait la liberté, on voyait déjà la précarité. Là où l’on parlait d’innovation, on expérimentait la violence sociale nue »…
À La City, il découvre un monde vivant selon ses propres lois, « un mode de vie », une « planète bling-bling, tous unis pour la vie chère » à coups de Porsche, de Ferrari, de Rolex…
Il découvre aussi « un sentiment étrange », inconnu dans son monde : la joie.
Cette nouvelle sensation donne lieu à des comparaisons désopilantes entre les Séfarades et les Ashkénazes.
Lui dont la famille est originaire d’Europe de l’Est, a tout de suite aimé les premiers au grand désespoir de ses parents qui auraient préféré qu’il cesse d’être juif plutôt que de continuer de l’être en fréquentant ces gens venus du Sud qui lui font oublier « le gris du Mémorial de la Déportation » et qui aimaient la vie alors que les siens aimaient leurs morts…
Grisé par ce milieu et par le succès de « La City » (moi aussi, j’ai succombé à ses tailleurs d’executive woman) « managé » par Thierry, un mégalo puissance dix, le trentenaire ne voit pas la catastrophe arriver d’un « trou paumé d’Espagne, à La Corogne ». Ce fut Zara, qui copia le modèle La City, sauf qu’à l’inverse de l’entreprise française, « les experts-comptables prirent le pouvoir sur les stylistes » et les méthodes de marketing frôlèrent le génie en créant « de la pénurie avec de la surabondance. »
Même si une forme de nostalgie flotte sur ce récit évoquant la fin d’un monde, on rit beaucoup à sa lecture, encore étonnée que le producteur écouté religieusement à la radio ait eu un tel passé.
EXTRAITS
- L’amour, c’est pour les vivants, l’écriture, c’est pour les morts.
- J’étais sociologiquement innocent mais juridiquement bien dans la merde.
- La City a croqué Elbertex, Zara a croqué La City, Shein croquera peut-être Zara.
- Ce n’est pas toujours facile de parler des Juifs ; on a toujours peur qu’ils le prennent mal.
- Mes parents n’étaient pas incultes, mais leur culture n’était pas cultivée.
- Je me croyais à la mode, je n’étais qu’anachronisme.
- Kiffer, voilà bien un mot qui n’existe pas en yiddish.
- Sans les Séférades, les Juifs seraient le peuple le plus sinistre du monde.
- On fabriquait de la différence à partir de l’identique.
- Les mannequins de luxe ne sourient pas. Plus une marque est cheap, plus elles rient.
- C’était un temps déraisonnable. Les commerçants découvraient la Bourse, cette synagogue du capitalisme, comme l’appelait le Juif antisémite Marx.
- On ne dira jamais assez le mal qu’Excel a fait à l’humanité.
- L’époque n’était pas à la sagesse.
- Dans les familles ashkénazes, on ne raconte pas des histoires de victoires militaires ou de conquêtes industrielles. On raconte des désastres. […] C’est la matière première de notre humour.
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