Critique – Budapest – Nina Yargekov – L’arbre qui marche
En proposant un catalogue faisant la part belle au voyage, « L’arbre qui marche » a déjà à son actif des guides singuliers sur Barcelone ou encore Istanbul.
« Budapest », l’un des derniers parus, s’inspire du principe du livre dont vous êtes le héros en vous baladant dans le récit comme il vous promène au cœur de la capitale du pays magyar.
Cette approche interactive et immersive un brin déconcertante à laquelle je n’ai pas complètement adhéré présente cependant un intérêt : mieux transcrire au plus près les impressions ressenties par la pure découverte, celles qui sont vierges de toute expérience ex ante.
À rebours des manuels touristiques traditionnels, le jeu de piste composé par la franco-hongroise Nina Yargekov qui vit au long cours sur les bords du Danube, personnage à part entière avec ses ponts majestueux et son poumon vert qu’est la charmante île Margit, n’offre pas seulement une liste des lieux à visiter absolument, il prend aussi le pouls, via des figures telles qu’Anna, Roli Edit ou encore Niki la chienne, d’une population maltraitée par l’histoire qui espère avec ardeur la chute de Viktor Orban (le livre a été édité avant la victoire de Peter Magyar aux élections législatives d’avril 2026).
Ayant passé une semaine à Budapest dans un appartement Airbnb beaucoup plus confortable que celui décrit dans le livre situé place Klauzal dans l’ancien ghetto juif de la ville à quelques encablures de la deuxième plus grande synagogue du monde après celle de Jérusalem, j’ai retrouvé avec plaisir les endroits qui m’avaient enchantée il y a dix ans (j’ai eu la chance que les extraordinaires bains néo-baroques Széchenyi ne soient pas aussi bondés que dépeints dans le « guide » dans lequel l’un des personnages prie pour un « grand remplacement thermal ») et la sensation que les habitants croisés dans les rues où se mélangent les somptueux immeubles « Art nouveau » et les vestiges ternes d’un passé communiste proche (Nina Yargekov parle d’« harmonie bordélique » étaient plutôt tristes.
Sauf dans les incroyables lieux de fêtes que sont les « ruin bars », sortes de squats artistiques gigantesques si typiques du post-communisme que, bizarrement, l’autrice n’évoque pas.
En revanche, celle-ci corrobore ma perception lorsqu’elle évoque « les acteurs d’une tragédie permanente » écrasés par le poids d’une histoire douloureuse dont la pratique de « l’auto-sabotage » et d’un humour détaché teintée d’un fatalisme exaspérant pour ceux qui prônent la résistance est un sport national.
Pour ne rappeler que l’histoire récente, en 1989, le rideau de fer s’ouvre.
Mais dès 2010, avec le retour au pouvoir de Viktor Orban qui fut déjà Premier ministre de 1998 et 2002, le pays plonge dans un régime qualifié alors de démocratie illibérale où la corruption, qui dépose sur le réel une couche de crasse, gangrène la société, où la censure étouffe toute aspiration à la liberté, où les LGBT sont stigmatisés, où les statues qui n’ont pas l’heur de plaire au pouvoir en place sont déplacées ou pire détruites…
« Sous chaque monument se planque possiblement un vertigineux feuilletage d’Histoire, d’idéologie et de scandales » note l’autrice.
Pourtant, en 2025, année où se déroule « Budapest », une envie de changement souffle sur le ville. La preuve en est que la Marche des fiertés prohibée par Orban a rassemblé 200 000 personnes le 28 juin, une astuce juridique du maire l’ayant autorisée.
Cette insoumission au pouvoir central souligne le gouffre entre la capitale de la Hongrie et le reste du pays faisant dire à Anna : Ici tu es plus proche de Barcelone ou de New York que du bled hongrois situé à 30 kilomètres ».
Merci aux éditions « L’arbre qui marche » et à Babelio pour cette lecture dépaysante.
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