Critique – Vermeille – Florence Jou – L’Attente

Critique – Vermeille – Florence Jou – L’Attente


Poétesse et performeuse préoccupée par le dérèglement climatique, Florence Jou situe son premier roman dans le Roussillon, province catalane où aucune goutte d’eau n’est tombée depuis huit ans.

À la sécheresse qui rabougrit la nature, s’ajoute El Diable, la tramontane qui assoiffe encore plus la terre.

Au milieu des paysages désolés se dresse Jo.

La soixantaine, elle s’adresse à sa vieille chienne Wanda. « On sue l’atroce » lui dit-elle, épuisée par des années de labeur dans ses vignes pour faire un nectar sans pesticides en harmonie avec les éléments et par des dettes qui n’en finissent pas de croître faisant craindre l’arrivée de l’huissier.

L’absence de pluie a eu raison de son entendement. La folie s’est emparée d’elle. Mais aussi l’éreintement face aux combats perdus d’avance : contre les cultivateurs qui appauvrissent les sols avec leurs intrants chimiques et leurs monocultures délétères ; contre le père, représentant du PAP (Patriarcat Agricole Pénétrant), qu’elle, la boja, la folle, a « trahi » ; contre les investisseurs qui veulent lui racheter ses terres ; contre les drones, derniers gadgets technologiques, qui, sous couvert de surveiller les vignes, espionnent l’ensemble du territoire ; contre ceux qui ne boivent plus de vin lui préférant « un monde sain sans ivresse »…

La plupart des femmes et des hommes engagés avec Jo dans le collectif prônant un vin vivant et nature se sont lassés des obstacles dressés contre une agriculture plus respectueuse de son environnement et se sont envolés vers des ciels plus cléments.

Jo, elle, est restée, flanquée de son fidèle limier dressé à trouver des sources et de Ferhat, ami et amant occasionnel, venu de son Algérie natale avec un plant de bezoul al khadem qui s’est mélangé avec ses sœurs françaises

Le personnage du maghrébin rappelle combien la main d’œuvre étrangère à aider la viticulture hexagonale à prospérer.

Jo est restée au milieu des fantômes des morts et des disparus.

Face aux rafales, elle boit ses dernières bouteilles dans un geste de panache, avec une énergie dionysiaque et païenne.

Comme un ultime combat. Comme un immense pied de nez et un énorme doigt d’honneur à la face d’un monde qui court à sa perte.

Nue et éméchée face aux terrasses de schiste pentues sur lesquelles s’élèvent les ceps brûlés de grenache, de macabeu, de carignan et de syrah, Jo hurle sa fureur et la perte de ses illusions.

Cri de colère et de résistance, longue plainte rageuse, éructation libératoire et sensorielle, mantra incessant, « Vermeille » est une ode aux vignes, premières lanceuses d’alerte d’un climat qui se déglingue, et de ceux qui ont su les magnifier et extraire de leurs fruits des jus sublimes, enfants des richesses d’un terroir exceptionnel.

Ce récit, qui aurait pu être qualifié de dystopique il y a encore une vingtaine d’années, entre parfaitement en résonance avec l’été 2026 caniculaire et aride que nous avons vécu.

Les dérèglements du climat nourrissent déjà depuis quelque temps la fiction.

Mais les bons sujets ne font pas nécessairement de bons livres.

Avec sa puissance narrative, ses fulgurances, sa poésie brute, « Vermeille » appartient sans conteste, en développant une voix singulière et originale, à la catégorie des livres qui comptent tout en nous incitant à habiter notre environnement autrement.

Pour écrire son livre aux accents écoféministes, Florence Jou s’est inspirée du parcours de Laurence Mania-Krief du domaine Yoyo situé du coté de Banyuls.

À ses cuvées labellisées bio, la vigneronne a donné des noms un brin excentriques tels que « Restaké », « Akoibon », « Bateau ivre » qui donnent envie de les déguster.

EXTRAIT

– Elle convertissait les moments ordinaires en rêverie ou ferveur païenne.

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