Critique – Nos héritages – Anna Hope – Gallimard

Critique – Nos héritages – Anna Hope – Gallimard


Nous sommes à la veille de l’enterrement de Philip Brooke, qui fut à la tête d’un magnifique manoir du XVIIIe siècle « de style néogrec » situé dans le Sussex à quelques encablures de la mer et de quatre cents hectares de terres dévolus à la nature.

Trois générations sont rassemblées dans la propriété familiale :

l’épouse, les trois enfants du défunt ainsi que ses trois petits-enfants, dont Rowan, la fille de Frannie,

Quasiment toutes et tous en veulent, avec plus ou moins d’intensité, au patriarche.

Quasiment toutes et tous éprouvent du ressentiment les uns envers les autres et leurs retrouvailles vont se révéler tendues. C’est un euphémisme !

D’autant plus que la question de l’héritage va amplifier les désaccords remontant à l’enfance.

Un demi-siècle plus tôt, Grace, la parfaite « oie blanche », avait été séduite par l’envoûtant Philip lors du festival gratuit, le « Teddy Bears’ Picnic », sorte de Woodstock à la sauce british organisé par le jeune homme à la fin des années 1960 en pleine vague hippie.

L’ensorcellement sera de courte durée. Mari volage, Philip s’absentait souvent et quand il revenait, c’était pour qu’elle lui assure une descendance dont il ne s’occupait pas.

Une fois, il s’est éclipsé pendant sept ans pour vivre une aventure aux États-Unis.

Toujours digne, comme son éducation l’a exigé, Grace n’a jamais laissé paraître ses souffrances, mais elle n’en pense pas moins et la mort de son mari est un soulagement.

Frannie, l’aînée, est partie à sa majorité abandonnant son frère et sa sœur

De retour au manoir à l’âge de trente-cinq ans, elle et son père, soudainement proches, ont façonné un paradis pour la biodiversité qu’ils ont modestement baptisé le Projet Albion.

Dans cet éden, le rossignol, espèce disparue depuis trente ans, croise les placides vaches Longhorns alors que les cochons fourragent le sol et que les daims grignotent l’écorce des arbres.

Au sein de cet environnement préservé, l’héritière, un brin misanthrope, se sent comme un animal qui œuvrerait pour léguer à son unique enfant un royaume exemplaire.

Elle et son géniteur ont opéré comme des démiurges, des dieux sur terre, comme s’ils étaient les seuls à savoir ce qui est bon pour la nature.

Mais est-ce à eux de décider du sort des végétaux et de la faune comme s’ils leur étaient supérieur ?

N’idéalisent-il pas une nature qui n’a jamais existé ?

La démarche qui vise à façonner la nature n’est-elle pas totalitaire, dans le sens où elle n’admet aucun autre modèle légitime?

D’autres méthodes ne pourraient-elles pas être aussi, voire plus, pertinentes pour rétablir les écosystèmes ?

Ces pionniers pétris de bonnes intentions n’ont-ils pas un comportement semblable à ceux qui ont exploité la terre et ses habitants pendant des siècles ? Même si le résultat est bien évidemment plus louable dans le premier cas.

Telles sont les questions que le récit soulève.

Sur le domaine, Frannie a aussi conçu un camping pour bobos « en manque de cambrousse » prêts à débourser deux cents livres pour dormir dans une roulotte.

Milo, le cadet, a été envoyé, comme cela se faisait en Angleterre dans l’aristocratie et la grande bourgeoisie, dans un pensionnat à l’âge de huit ans. Il l’a toujours reproché à ses parents, et encore plus à sa mère qui aurait dû le protéger des diktats paternels. Mais Grace n’avait pas le courage d’affronter son mari.

Après une vie rock’n’roll faite de drogue, d’alcool de sexe, Milo a eu une révélation lors d’une retraite à Amsterdam au cours de laquelle il fut soumis à une cure à base de psilocybine, hallucinogène aux effets semblables à ceux du LSD.

Il en est ressorti, ô miracle, tout neuf !

Il veut appliquer cette méthode qui lui a réussi en ouvrant sur la propriété familiale une clinique pour ultra-riches auxquels on va promettre une existence sans angoisse.

Son ami d’enfance, le richissime Luca, a été sollicité pour investir dans « La Clairière ». Avec un cynisme assumé et un sens du marketing affûté, il entend bien faire du fric sur un mouvement revendiquant un retour à la nature.

« On a tous envie d’apprendre à penser comme un chêne ! » explique-t-il à Frannie qui avoue, persuadée que « le roi des forêts » est « altruiste, avoir « habité dans un arbre pendant trois mois ». Là, on frise le ridicule !

Voilà de quoi améliorer les finances du domaine qui vont être malmenées par les droits de succession à payer !

Pourtant, la psychorigide Frannie, tellement persuadée qu’elle ne fait qu’un avec son environnement et qu’elle ne peut le partager, refuse que son « bébé » soit abîmé par ce projet contraire à ses principes qui ne supportent aucune contestation, certaine qu’elle est d’avoir toujours raison. Même si son frère lui assure que « ce sera grave… connecté à la terre. »

Alors que Milo souhaite se préoccuper de la santé mentale des hommes, l’aînée, tellement obsédée par sa création qu’elle ne voit plus ses proches, se soucie avant tout de la préservation des écosystèmes. « Les gens, c’est vraiment pas mon truc » confesse-t-elle.

Difficile de s’entendre dans ses conditions.

Isa est la benjamine. Fragile, elle a besoin d’être rassurée et protégée, ce que lui apporte son mari Hari, son « havre de sécurité ». Mais elle en aime un autre…

Rowan est la fille de Frannie. Elle ne connaît pas son géniteur. Curieuse et futée, elle se pose des questions plutôt étonnantes pour une enfant de cet âge telles que les phases de la décomposition du corps humain…

Perturbée, elle fait des cauchemars depuis qu’elle sait qu’elle et sa mère vont devoir emménager dans le manoir, qu’elle déteste, et abandonner leur joli cottage et sa chambre d’enfant à sa grand-mère.

Aux côtés des personnages principaux, Anna Hope met en scène deux employés :

  • Ned qui habite depuis plus de cinquante ans dans un bus scolaire datant des sixties niché dans un bout de forêt. Le septuagénaire carbure aux pétards et aux décoctions de plantes
  • Jack est l’homme à tout faire du domaine. S’il salue les engagements écologiques de sa patronne, il est, constatant la le dérèglement climatique, convaincu qu’il est trop tard et que la planète est à bout de souffle.

L’arrivée d’une étrangère va rebattre la carte, débloquer une situation figée dans les reproches et pousser les protagonistes à se remettre en question. Elle va révéler ce qui a permis à ce sanctuaire dédié à la nature d’exister.

Énième livre consacré à un homme toxique, « Nos héritages » est orchestré à la manière d’une pièce de théâtre où la comédie humaine se déroule sous les yeux du lecteur.

Malgré des dialogues plutôt savoureux et des personnages bien campés, trop peut-être, plus ou moins attachants, plus ou moins détestables, le style et la construction fleurent trop l’atelier d’écriture.

S’ils sont intéressants, les sujets abordés (greenwashing, rapport à la nature, transmission, colonialisme…) le sont de manière trop didactique, voire scolaire

Enfin, l’épilogue manque de crédibilité. Et pourtant, il était prévisible !

EXTRAIT

  • Même les fascistes aiment la nature, Milo. Surtout les fascistes.

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