Critique – Être ici est une splendeur – Marie Darrieusecq – P.O.L.

Critique – Être ici est une splendeur – Marie Darrieusecq – P.O.L.


En consacrant une biographie à Paula Becker, à partir de ses journaux intimes et de lettres qu’elle échangea avec ses proches, en particulier Rilke (le titre est un extrait des Élégies de Duino), Marie Darrieusecq réhabilite une magnifique artiste allemande tombée presque dans l’oubli.

Née en 1876 à Dresde, elle prit très tôt des cours de peinture et s’installa à 22 ans à Worpswede où vivait une colonie de peintres influencés par les impressionnistes français. Parmi eux Otto Modersohn qui deviendra son époux.

Rapidement frustrée par le manque d’ambition du groupe, elle s’envole pour Paris, là où sont les avant-gardes. Elle y découvre Cézanne, Gauguin, Matisse… On trouve la patte de ces maîtres dans son œuvre qui est cataloguée comme expressionniste. Dans l’un de ses portraits, le cubisme n’est pas loin. Le modernisme de certains de ses tableaux lui valut d’être considérée par les Nazis comme une artiste dégénérée.

Première femme à s’être peinte nue, elle s’ennuie dans la routine du mariage et quitte le fade Otto.

Marie Darrieussecq avoue avoir découvert sa peinture lors d’un déplacement à Essen. Alors que les artistes hommes ont les honneurs des étages nobles du Centre culturel franco-allemand, les femmes, dont Paula Becker, sont reléguées au sous-sol, loin de cette lumière qu’elle aimait tant.

Ce parti pris dans l’installation des tableaux est bien le symbole de la manière dont ont été considérées les productions du deuxième sexe, aussi talentueuses que soient leurs représentantes.

Dans un 20ème siècle balbutiant, le génie de Paula Becker semble avoir été contraint par sa condition de femme, obligée d’assumer les tâches domestiques et de gérer le quotidien d’une famille.

Elle meurt en 1907 des suites d’un accouchement difficile. Son dernier mot sera Schade : Dommage ! Dommage que la mort ait donné un coup d’arrêt à sa passion, dommage qu’elle n’ait pas eu la reconnaissance de ses pairs de son vivant, dommage pour tout. Pour réparer tous ces dommages, Marie Darrieusecq offre un joli hommage à la fois poétique et puissant.

Une exposition est consacrée à Paula Becker au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris jusqu’au 21 août 2016.

EXTRAITS

Les femmes n’ont pas de nom. Elles ont un prénom. Leur nom est un prêt transitoire, un signe instable, leur éphémère. Elles trouvent d’autres repères. Leur affirmation au monde, leur « être là », leur création, leur signature, en sont déterminés. Elles s’inventent dans un monde d’hommes, par effraction.

 

Chez Paula il y a de vraies femmes. J’ai envie de dire des femmes enfin nues : dénudées du regard masculin. Des femmes qui ne posent pas devant un homme, qui ne sont pas vues par le désir, la frustration, la possessivité, la domination, la contrariété des hommes.

 

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