Critique – Le temps gagné – Raphaël Enthoven – L’Observatoire

Critique – Le temps gagné – Raphaël Enthoven – L’Observatoire


« Je n’étais pas, je crois, ce qu’on appelle un « enfant battu ». Que resterait-il aux vraies victimes ? » écrit Raphaël Enthoven, minimisant la violence qui marqua les premières années de son existence.

Pourtant, des gifles et des insultes, il en prend quasi quotidiennement de la part d’Isidore alias le Gros, son beau-père, le mari de sa mère qui ne prend jamais sa défense préférant exorciser cette brutalité en faisant résonner un rire de canard tonitruant. Accessoirement, elle a aussi « la main leste » et l’injure facile. Un jour, ne supportant plus les brimades et les coups, vainquant sa peur, il se révolte contre les injustices. Le résultat est immédiat : il va vivre chez son père. « C’est tout ce que j’espérais » confie-t-il. Il déchantera vite. L’accueil de la belle-mère, pourtant si gentille lorsqu’il n’était que de passage le week-end, est plus que mitigé. Quant au père, snob (la scène où il tente de transformer son employée de maison, l’impayable Mafalda, en butler portugais est drôlissime), narcissique, pleurnichant toujours sur son sort et que le narrateur compare à Gustave Courbet (peut-être à cause de son autoportrait « Le désespéré »), il dévoile les détails de sa vie privée à son rejeton et ne se prive pas, de temps à autre, de le talocher.

En réaction, il devient insolent, un brin con et se promet de « ne jamais souffrir d’amour. Quitte à ne pas aimer », atterré par le vaudeville qui se déroule sous ses yeux. Il découvre aussi, en observant son reflet dans la vitre d’un train, qu’il est beau. C’est ce constat, et avec lui une collection de conquêtes féminines, qui lui donnera l’assurance qui lui faisait défaut.

Contrairement à beaucoup d’avis qui ont stigmatisé le nombrilisme de l’auteur, j’ai plutôt bien aimé ce « roman », sorte de confession d’un enfant issu d’une famille d’intellos parisiens de gauche qui est, comme toutes les autres familles, habitée par les mêmes passions tristes. J’en ai apprécié l’écriture, souvent éructante, l’humour vache, l’autodérision (il se compare à un « Don Juan kantien »), les digressions sur ses lectures (entre autres, le magnifique « Mon bel oranger » qui a ému des milliers d’enfants et leur a donné le goût des livres), les philosophes mais aussi les « films de merde » (« Rocky me donnait du courage » confesse-t-il) qui l’ont construit ainsi que les professeurs (« Monsieur Castaing (…) que j’aimais comme un père choisi ») qui ont fait de lui le passeur d’idées et l’observateur de notre société qu’il est. On sent que « Le temps gagné » l’a libéré, apaisé et permis, une fois adulte, une forme de réconciliation avec les siens

En revanche, j’ai trouvé ignobles les pages qu’il a écrites sur une certaine Faustine qui n’est autre que Justine Lévy, la fille de BHL, qu’il a épousée « à contrecoeur » sous prétexte que leurs pères étaient les meilleurs amis du monde. Même s’il s’agit d’une réponse à « Rien de grave », ce règlement de compte ne l’honore pas.

EXTRAITS

  • Changer de vie ou changer d’avis, c’est changer de déception.
  • Le réel est d’une étoffe que les mots n’arrivent pas à saisir.
  • Le temps retrouvé n’est pas un retour en arrière mais l’immuable émotion d’un souvenir du présent.
  • Se marier, c’est s’offrir une déception pour le prix d’une fête.
  • Nous étions socialistes. On produisait de la synthèse comme la peau fabrique de l’eczéma.
  • Ma connerie à moi, c’était la chasse aux cons. J’étais l’esclave de ma liberté.

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