Critique – Bleus blancs rouges – Benjamin Dierstein – Flammarion

Critique – Bleus blancs rouges – Benjamin Dierstein – Flammarion


Dans ses interviews, Benjamin Dierstein avoue qu’adolescent, il était plutôt hermétique à la lecture de romans.

Lorsque son oncle lui mit entre les mains « Lune sanglante » de James Ellroy, le déclic se produisit en lui. Il se mit à lire et à écrire frénétiquement. Avant de faire une pause et de reprendre un peu plus tard.

Dans la trilogie consacrée aux années 1978-1984 qui pèse environ 2500 pages, dont « Bleus blancs rouges » est le premier volume, il s’affirme clairement comme le digne successeur de l’auteur d’« American Tabloïd » à l’époque où celui-ci écrivait encore de bons livres. Avant de radoter, confit dans sa misanthropie réactionnaire.

Cet héritage, on le sent dans l’écriture cadencée au rythme d’une mitraillette qui crache des balles.

Ce style, il le doit certainement à sa passion pour l’électro, une passion telle qu’elle l’a amené à créer un label de musique à Rennes où réside ce Breton originaire de Lannion.

Dans « Bleus blancs rouge » qui couvre la période courant de fin mars 1978 au tout début de l’année 1980, avec une brève incursion en mai 1968, Benjamin Dierstein mêle personnages réels et de fiction. On y croise, entre autres, dans une danse survoltée, Broussard, VGE surnommé le Monarque, impeccable en chasseur impitoyable de grosses bêtes de la savane, Mesrine en cavale, les frères Zampa, Bokassa, Pierre Goldman, Carlos et même Delon dans le rôle de Delon.

Du côté des protagonistes inventés, ceux dont les portraits sont les plus étoffés, on en compte quatre principaux qui évoluent parallèlement à une pléthore de policiers, dont certains sont des ripoux, de barbouzes, d’hommes politiques, de parrains mafieux, de gauchistes et de putes de luxe. Sans oublier un journaliste particulièrement fouineur.

  • Jacquie Lienard et Marco Paolini sortent de l’école de police où ils étaient rivaux, chacun rêvant de sortir en tête de la promotion. Tous deux ont de grandes ambitions professionnelles. Et dans leurs services respectifs, ils vont se livrer une âpre compétition.

La première rejoint les RG. Son parrain en étant le patron, elle est surnommée «Lèche-Bottes ». Sans oublier les blagues misogynes, racistes et le vocabulaire peu châtié qu’elle doit subir. Heureusement que la donzelle, qui rêvait d’être affectée à la PJ, a du caractère !

Marco, d’origine corse, intègre les équipes de Broussard. Le « bleu-bite » est d’emblée affublé du sobriquet de Pasolini.

Élevé dans le culte du Général et dans la religion catholique – ce qui est bien pratique, la confession permettant d’expier ses « péchés » -, il se rapproche du SAC, cette association qui soutenait de Gaulle quoi qu’il en coûte, ce qui lui valut d’être dissoute par Mitterrand.

Son comportement borderline et son mariage qui prend l’eau font de ce personnage l’un des plus intéressants de ce premier volume.

  • Jean-Louis Gourvennec, alias Gourv, débarque de sa Bretagne natale en mai 68 pour rejoindre un commissariat parisien où il se fait chambrer et traiter de noms d’oiseaux tels que « le plouc », « le bolcho » ou encore « le pédé ».

Les flics sont décidément très facétieux…

La capitale est à feu et à sang. Alors que ses collègues sont mobilisés pour casser du gaucho, Gourv garde la boutique. Un certain inspecteur Daunat de la DCRG y débarque et sollicite son aide pour neutraliser une cache d’armes détenue par des révolutionnaires radicaux.

Daunat périt dans une déflagration d’explosifs. Son patron est certain qu’il s’agit d’un attentat, dont les auteurs reprennent du poil de la bête dix ans après les faits. Gourv ne s’est jamais vraiment remis de ce carnage.

Compagnon d’une Espagnole, au passé gauchiste et en situation irrégulière, Gourv, avec ses allures de baba cool, est un maillon faible. Il est donc le candidat tout trouvé pour infiltrer les extrémistes de gauche et déjouer leurs plans. Sa référente sera Jacquie.

  • Vauthier, ancien du SDECE où il a servi l’État français et couvert ses malversations, notamment en Afrique, déboule à Paris avec comme projet de se faire une place dans le monde de la nuit, sous-entendu « faire de l’argent et tenir la politique mondiale par les couilles. »

Pour cela, il lance le Tchibanga, une discothèque où la chnouf et le champagne coulent à flots qui accueille le gratin du show- biz, des escrocs et des putes… Et des « lardus » de la Mondaine aux méthodes de voyous.

Son arrivée ne va pas plaire à tout le monde et son expérience va l’obliger à faire machine arrière et à remettre les mains dans le cambouis.

Et puis, il y a un cinquième homme, un certain Geronimo, que les RG affublent du surnom Astérix, dont on ne sait rien, mais qui est la clé de voûte de l’unification de tous les mouvement qui veulent faire péter le système, les armes à la main, en France et au-delà.

Cet homme, qui a un faible pour les jolies femmes, va voler à Mesrine, neutralisé début novembre 1979, le statut d’ennemi public numéro 1.

Alors que les hommes au pouvoir se gavent des fruits de la Françafrique (cf. l’affaire des diamants offerts à VGE par Bokassa), que leurs ennemis politiques leur glissent des peaux de bananes , l’extrême gauche activiste (le « mouvement autonome », les anarchistes tendance trotskyste, les anars tout court, les tiers-mondistes, auxquels il faut ajouter le FPLP, organisation palestinienne opposée au « pacifisme » d’Arafat qui séduit de plus en plus les gauchistes français les plus radicaux. Idem pour la RAF et les Brigades rouges italiennes) se recompose, les jusqu’au-boutistes d’Action directe semblant remporter la mise.

Quant aux services de police (l’Antigang de Broussard, le GIGN de Prouteau, la Crim du 36, quai des Orfèvres chapeauté par Ottavioli, les RG, l’OCRB), ils se tirent la bourre pour la gloire, retardant la résolution d’affaires délicates.

Extrêmement bien documenté, la bibliographie en fin de volume en atteste, « Bleus blancs rouges » est un roman noir politico-policier qui se nourrit d’une époque très riche en mutations et en événements : la fin des Trente Glorieuses, et son lot de licenciements, qui accompagne le giscardisme finissant ; la peur, parfois mâtinée d’admiration, que sème Mesrine, l’ennemi public numéro 1 ; le terrorisme qui sévit à coups d’attentats et d’enlèvements ciblant les puissants ; le grand banditisme qui se porte comme un charme, à Paris comme à Marseille ; la rébellion des dictateurs africains ; la montée en puissance de Khadafi ; N’oublions pas, pour un peu de légèreté, les références à la pop culture de l’époque, entre « Grease » ou encore « Les Bronzés » en passant par la flamboyance du disco.

À partir de cette riche matière qui nous rappelle que ce n’était pas forcément mieux avant, Benjamin Dierstein dessine le portrait d’une époque où les collusions entre politiques, flics véreux, officines, éminences grises et escrocs étaient notoires et ce, en toute impunité !

Comme on le dit souvent, la réalité dépasse la fiction

Servi par des dialogues enlevés et par des personnages plus ou moins salauds, plus ou moins stupides (cf. conversations futiles entre mafieux sur le fric qu’ils ont gagné au casino, sur le football…), mais néanmoins plus ou moins attachants, le récit vous saisit pour ne plus vous lâcher.

Malgré la multiplicité des acteurs, des affaires et des situations, l’auteur parvient à ne pas perdre le lecteur grâce à la maîtrise et à l’efficacité de sa narration ponctuée de revues de presse, la mainstream et d’investigation et celle, bien de droite, de « La Voix du National », de transcriptions d’écoutes et de notes de renseignement.

Vivement que je me plonge dans la suite pour retrouver les participants à ce western moderne !

EXTRAITS

  • Les trotskystes, tu peux voir ça comme les chrétiens orthodoxes. Ils sont garants de la ligne originelle. Les ML, c’est comme les catholiques. C’est ceux qui ont réussi et qui tiennent les couilles du mouvement. Les types du PSU, les autonomes et les anars, c’est un peu comme les protestants. Ils s’éloignent de la ligne autoritaire et ils ont l’air plus sympas de loin, mais ils sont tout aussi dangereux.
  • Et puis il y a le GIGN. Ça ne sert à rien d’essayer de parler avec eux, c’est que des cons de pandores qui passent leur temps à dire oui chef et à faire du karaté.

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