Critique – L’Inconnue du quai de Javel – Philippe Jaenada – Flammarion
Après « Sulak » (2013) sur un braqueur justicier ; « La Petite femelle » (2015) sur Pauline Dubuisson qui a occis son amant ; « La Serpe » (2017) sur Henri Girard, plus connu sous l’identité de Georges Arnaud, qu’il lave de toute culpabilité dans l’assassinat de son père, de sa tante et de l’employée de maison ; d’« Au printemps des monstres » (2021) sur l’affaire Lucien Léger condamné pour le meurtre d’un enfant ; « Sans preuve et sans aveu » (2022) qui stigmatise les errements de la justice dans l’affaire Alain Laprie et, enfin, « La Désinvolture est une bien belle chose » (2024), plongée dans le Paris des années 1950 autour de la figure, morte tragiquement, de Kaki, Philippe Jaenada récidive en sortant de l’oubli une femme tombée dans l’anonymat.
Il s’agit de Louise Cansot, vingt-neuf ans, retrouvée sans vie, massacrée par un tueur que les policiers ne retrouveront jamais.
C’était sans compter sur l’entêtement de l’auteur du « Chameau sauvage » qui a découvert un meurtrier tout à fait plausible.
Cependant, l’essentiel ne réside pas dans cette révélation, mais dans l’acharnement quasi obsessionnelle que met l’écrivain à offrir une forme de dignité à une femme présentée comme de mœurs légères voire comme une prostituée, alors qu’elle n’aspirait qu’à une chose : vivre normalement avec son enfant.
Arrivée de sa Bretagne natale et misérable dans la capitale à l’âge de seize ans pour tenter la grande aventure, elle devint, croquée par les peintres, « le plus beau modèle de Paris » selon la presse du moment. Même si elle n’eut pas la notoriété et la postérité d’Alice Prin, plus connue sous le sobriquet de Kiki de Montparnasse.
Avec l’Occupation et la fuite des artistes qui la faisaient travailler, le quotidien se transforma en une lutte permanente pour payer le loyer de sa modeste chambre d’hôtel, la nourrice qui s’occupait de Nathalie, sa fille, à laquelle elle rendait visite tous les dimanches, et tout simplement pour se nourrir.
Les années 1940 furent pour Louise une longue descente aux enfers entre manque d’argent, consommation d’alcool et mauvaises fréquentations, l’acmé de cette chute étant son assassinat sordide, forcément sordide.
Placé sous l’ombre tutélaire de Maigret, qui apparaît des dizaines de fois dans le récit et dont il a lu la quasi-totalité des enquêtes pendant son écriture, la groupie du « patron » reprend en partie les tics et méthodes de son inspirateur et sa loi d’airain : « Je connaîtrai l’assassin quand de connaîtrai bien la victime. »
Loin de la démarche scientifique d’un Sherlock Holmes, il mise sur l’intuition et aime à s’imprégner des lieux.
Concernant les habitudes coupables des deux hommes, la vapoteuse a remplacé la pipe.
Du côté des boissons alcoolisées, alors que Philippe Jaenada a une prédilection pour le whisky, son alter ego de fiction a un penchant certain pour le vin blanc sec, même s’il ne crache pas, l’été venu, sur un Pernod.
Enfin, tous les deux sont de fins gourmets avec une nette inclination pour les plats mitonnés et roboratifs tels que la blanquette de veau.
Si Mme Maigret est un parfait cordon bleu, Mme Fath, compagne de Jaenada qui apparaît régulièrement dans ses livres, refuse d’être assignée à la cuisine, même si elle ne fait aucune confiance aux rares velléités culinaires de son partenaire.
Les multiples références au chef de la brigade criminelle de la PJ donne au roman un petit parfum de nostalgie exprimant l’atmosphère d’une époque, celle des années 1930 et 1940 (même si le personnage de Simenon a œuvré jusqu’aux années 1970), l’occasion de souligner combien la condition des femmes était précaire.
L’avortement étant interdit, deux issues s’offraient à celles-ci : se débarrasser du fœtus avec tous les risques que cela induisait ou trouver un mari qui accepterait celle qu’on appelait une « fille-mère ».
En s’emparant des aspects sociaux et sociétaux d’un moment, l’auteur belge et l’ours bien léché font de l’humain un matériau sur lequel se construit leur approche empathique.
Le polar est alors une voie pour exprimer sa vision du monde.
Dans l’« L’Inconnue du quai de Javel », certaines pages ne peuvent qu’émouvoir le lecteur le plus dur.
On pense bien sûr au passage sur la rencontre de l’écrivain avec Nathalie, le fille de Louise qu’il a réussi à retrouver. Il souligne combien les vies peuvent être fracassées, souvent par ignorance.
Heureusement, Philippe Jaenada sait aussi instiller de la légèreté dans son texte.
Le roi de la parenthèse dans la parenthèse dans la parenthèse pratique en effet l’art de la digression où son humour et son sens de l’autodérision font mouche.
(((Entre parenthèses, je partage sa haine des rideaux de douche synthétique !)))
Quand il abandonne pour un temps ses vagabondages intimes, il revient au sujet qui le préoccupe : Louise Cansot à laquelle il offre un magnifique et poignant tombeau littéraire.
EXTRAIT
– Les deux choses que je préfère dans la vie, le turf et la littérature, sont en déroute […], en chute parallèle, et même les bistrots, mon troisième sanctuaire, ça ne va pas fort.
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