Critique – Inappropriable : Ce que l’IA fait à l’humain -Mazarine Pingeot

Critique – Inappropriable : Ce que l’IA fait à l’humain -Mazarine Pingeot


Depuis que l’IA générative surpuissante a envahi nos écrans et nos vies avec le lancement de ChatGPT en novembre 2022, la littérature sur le sujet abonde.

Dans « Inappropriable : Ce que l’IA fait à l’humain », Mazarine Pingeot a, en spécialiste de la discipline qu’elle enseigne, adopté le prisme de la philosophie pour aborder la question de cette innovation technologique considérable qui induit une

« transformation anthropologique et politique » majeure ayant des répercussions notables sur le langage, la création, la vérité et la démocratie.

Pour les analyser, elle fait appel à des penseurs dont elle apprécie la réflexion et qui ont nourri la sienne : Descartes, John Dewey, Hannah Arendt, Walter Benjamin, Emmanuel Levinas, Jean Baudrillard, Timothy Snyder pour ne citer que les principaux.

Premier constat : le langage n’est désormais plus le propre de l’homme « car la grande nouveauté de cette innovation est qu’elle génère du langage. » Le logos, qui recouvre à la fois la parole, la rhétorique et la raison, est dès lors « généré par du calcul en dehors des sujets parlants », en dehors de tout référent.

Dans une telle configuration, que devient l’homme dont l’une des spécificités est le langage à l’heure où celui-ci est produit par la machine ? Et quelle sorte de langage fabrique celle-ci ?

Le langage en sort forcément transformé et cette mutation a un impact sur la littérature et la création, mais aussi sur la politique et notamment sur la démocratie dont la matière première est « le langage et les différents droits qui lui sont associés : liberté d’expression, liberté d’opinion » auxquels il faut ajouter l’organisation du débat dans l’espace public.

L’espace public, ou plutôt les espaces publics, se situe aujourd’hui principalement au cœur des réseaux sociaux chapeautés par des entreprises de la Tech lesquelles, grâce à l’IA générative, créent des contenus, et donc du langage, un langage de plus en plus déconnecté de la « réalité commune » qui repose sur un minimum d’évidences partagées.

Or, faute d’un minimum de consensus, la notion même de vérité est menacée et, de facto, celle de démocratie.

Sans verser dans la technophobie sectaire, Mazarine Pingeot souligne en effet que les nouvelles technologies produisent les conditions qui rendent à terme celle-ci impossible : « circuit clos, décorrélation avec le réel, autonomisation des discours relativement au référentiel et […] logiques algorithmiques qui sont celles du marché. »

En abolissant la réalité, et donc la vérité, les nouvelles technologies portent en germe le fascisme.

La démocratie est littéralement le gouvernement du peuple. Or, on sait avec Tocqueville que la majorité, qui symbolise le peuple, peut dériver vers la tyrannie.

Elle est à présent « produite par des discours populistes mis en en avant par les algorithmes » qui font appel « aux émotions et aux pulsions ».

Encore plus délétère est l’inversion « entre la minorité et la majorité » du « monde réel ».

En colonisant les réseaux sociaux, les minorités agissantes, « au détriment des majorités silencieuses », donnent une impression de majorité en multipliant la création de comptes avec des profils qui n’existent pas, mais aussi de bots « pour faire croire à un mouvement de masse ».

La représentation, devenue « performative », « est en passe de se substituer à la notion » traditionnellement usitée en philosophie politique.

D’autre part, les algorithmes génèrent un langage dont ils ne comprennent pas le sens qui doit alors être reconstitué par le récepteur.

Le paradoxe est que le langage qui permet de s’affirmer comme sujet pensant devient, quand il est produit par une IA générative, indépendant des sujets qui le parlent.

Comme l’a souligné Water Benjamin à propos de l’art, le singulier fondé sur l’expérience authentique est en voie de disparition.

La passivité induite par les écrans nous prive de l’expérience du monde, nous ôte toute possibilité de critique, d’où le succès d’une théorie aussi absurde que celle du platisme.

« La perception sensible fait foi, au détriment d’une connaissance intelligible ». On peut aller plus loin en affirmant que « le langage qui parle du monde et les images du monde font donc office de monde » ou encore que la « médiation technologique nous rend chacun spectateur d’une expérience que nous n’éprouvons plus. »

La plupart des utilisateurs sont aveugles à ce qui se cache derrière les réseaux sociaux et leur illusion d’horizontalité.

De plus, la communicabilité se substitue à la transmission.

Autre remarque : nous vivons dans « l’ère de la post-vérité (indifférence à la distinction entre vérité et mensonge, scepticisme généralisé et prédominance de l’émotion).

Dans la lignée de l’idéologie qui fait fi du réel, la post-vérité se rit de la vérité. Elle est détachée de toute distinction entre ce qui relève du mensonge et ce qui ressort de la vérité.

Pis, « l’opinion adhère plus volontiers à ce qui a toutes les chances d’être fabriqué qu’à une « vérité officielle ». »

L’éducation est l’autre fondement démocratique en péril. Avec les hyperliens, Internet favorise « la pensée par association » au détriment de la réflexion. On peut en conclure que la configuration de la recherche sur le Web « a ainsi colonisé la pensée elle-même. »

Avec l’irruption de l’IA générative dans notre quotidien, on peut légitimement se poser la question : pourquoi encore apprendre ? La réponse est claire : « devenir libre », l’apprentissage de la liberté exigeant « un travail sur soi et contre soi dont la temporalité est incompressible. »

Or « l’IA générative propose d’économiser le temps et par là l’attention. »

Dans une conclusion glaçante, l’enseignante en philosophie, en vient à ce qui donne en partie son titre à son livre : le mot inappropriable qui réfère à ce que l’IA est fermée dans son essence et qui fonde notre condition humaine, à savoir l’altérité.

Serons-nous capables de résister à cette dépossession orchestrée par les nouvelles technologies et les prédateurs qui sont à la manœuvre afin de rester des humains ? L’avenir le dira…

Si l’analyse de Mazarine Pingeot, qui a bien assimilé ses classiques, est intéressante et stimulante, la lecture est pénible, entre lourdeurs, redondances et grammaire parfois approximative.

Pour lire un essai sur le sujet qui se dévore comme un roman, nous pouvons nous tourner vers Bruno Patino et surtout Alain Damasio.

EXTRAIT

– La liberté de choix est […] altérée au nom de la liberté d’expression de machines et de leurs maîtres masqués.

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