Critique – Le Soldat remémoré – Anjet Daanje – Gallimard

Critique – Le Soldat remémoré – Anjet Daanje – Gallimard


Vertigineux est un vocable usité parfois à tort et à travers, mais dans le cas du roman d’Anjet Dannje il s’applique parfaitement.

1922. Flandres belge dans un asile, un homme y vit depuis quatre ans entouré de ses compagnons d’infortune.

On l’appelle Noen Merckem, une identité qu’on lui a donnée parce qu’il a oublié la sienne. Il est amnésique à la suite d’un choc subi lors des combats de la Première Guerre mondiale.

Des veuves éplorées se précipitent dans l’hospice dans l’espoir de retrouver leur époux disparu.

Dans ce cortège pathétique se trouve Julienne. Sur ce visage, Noen pense qu’« il n’a jamais vu un bonheur aussi sincère, aussi rayonnant ». La femme affirme que Noen se prénomme Amand et qu’il est son mari qu’elle n’a pas revu depuis huit ans, déclaré disparu en décembre 1917.

Noen-Amand rejoint le supposé domicile familial et la boutique de photographie qui fait vivre le couple et leurs prétendus enfants.

Les premiers temps sont difficiles : Noen-Armand, dans la tête de laquelle le lecteur est plongé via un narrateur externe, est perdu et, lui qui ne faisait jamais de cauchemars à l’asile, est assailli par des images de guerre et de boucherie quasi céliniennes et des flashs d’un probable passé qui n’est pas celui construit par Julienne.

Tiraillé entre le scepticisme qui provoque chez lui des accès de violence et la découverte d’un foyer, une situation déroutante et inespérée pour celui qui n’a plus de souvenirs et par là même se sent extrêmement seul, il tombe dans la folie.

Car pour lui, « le contraire du vrai n’est pas le faux mais l’incertitude ».

Quant à Julienne, elle met tout en œuvre en apparence pour le sortir de sa neurasthénie. Quitte à jouer, en bonne comédienne qu’elle est, la mélodie du bonheur.

Et même si on soupçonne qu’elle ment éhontément et machiavéliquement, on éprouve une certaine compassion pour cette femme en quête d’amour et d’un peu de bonheur et qui agit comme une ogresse dévorant un homme fragile et sans passé tellement elle craint la solitude.

Pourtant, son rêve d’avoir un mari bien à elle, inventé ou pas, peu importe, se transforme en désillusions, son romantisme butant sur la routine du quotidien et sur la retenue de Noen-Amand, ce dernier avouant sa peur du monde extérieur, sa sensation d’être un étranger à la vie retrouvée et son envie de retrouver le cocon de l’asile.

Leur histoire, somme toute, est la rencontre de deux solitudes et de deux souffrances. Et, qu’on se souvienne ou pas, on souffre.

L’autrice orchestre une espèce de jeu cruel du chat et de la souris, une danse dont les protagonistes s’éloigneraient et se rapprocheraient, une scénographie où la haine et l’amour se mêlent qui sous-tendent des questionnements existentiels reposant sur les doutes grandissants du mari putatif.

Julienne ment-elle en assurant que l’amnésique est bien celui qu’elle a épousé ?

Julienne est-elle une sorte de Pygmalion au féminin façonnant un homme qui n’est rien parce qu’il a perdu la mémoire ?

Opportuniste, elle profite du statut d’ancien combattant de son conjoint en organisant des séances photo où celui-ci trône accoutré de son uniforme aux côtés d’une veuve inconsolable.

Une manière d’arrondir ses fins de mois en période de disette un brin obscène !

Avec une grande maîtrise du récit, une tension permanente, une violence croissante, un brouillage des pistes et un suspense implacable, la romancière néerlandaise nous plonge dans un tourbillon de mensonges et de manipulations.

On sort de cette lecture aux accents hitchcockiens (on pense bien sûr à « Vertigo », « Pas de printemps pour Marnie » ou encore « Rebecca ») médusé et hypnotisé par tant de brio, d’acuité psychologique et d’intelligence.

EXTRAITS

  • Il est étonné de constater à quel point il est facile de faire de sa vie une histoire inspirante dont tous les faits sont exacts, mais qui est un mensonge du début jusqu’à la fin.
  • Peut-être qu’on a besoin d’un passé pour être heureux.
  • À quoi sert une amnésie bon sang quand on retient les choses qu’on veut oublier.
  • Leur vie est construite sur du sable mouvant, un petit pas de travers et ils se noient ensemble.
  • Toute sa vie avec elle est une répétition.

+ There are no comments

Add yours