Critique – Offshore – Céline Servais-Picord – Le Nouvel Attila

Critique – Offshore – Céline Servais-Picord – Le Nouvel Attila


Tout d’abord, je tiens à préciser que je ne suis pas très férue de mythologie nordique, l’un des fils conducteurs de « Offshore », premier roman original et prometteur.

« Je suis kiné le jour nganga la nuit » confie Aude à son mystérieux interlocuteur. Pourquoi et comment est-elle devenue une guérisseuse initiée par un Bantou nigérian ? Pour retrouver Ralph, son amour tué par des pirates dans le golfe de Guinée, et pour sortir de la dépression qui la mine depuis qu’elle est seule avec son deuil. Ni les somnifères ni le yoga, et encore moins les vains divertissements que sont les voyages, n’ont en effet réussi à la sortir de la neurasthénie. « J’ai le cœur noir » écrit-elle.

Le noir, c’est la couleur du pétrole que Ralph le baroudeur prospecte inlassablement, tellement il est fasciné par cette source d’énergie qui a favorisé l’industrialisation du monde et façonné nos modes de consommation (ah cet indispensable plastique !) tout en souillant en toute impunité la nature dont, rappelons-le, l’homme fait partie.

Au-delà de la quête initiatique menée pour sonder l’âme de l’aventurier défunt qui nous entraîne au Havre (moi qui en suis originaire, j’ai apprécié sa description), en Islande et au Nigeria, Céline Servais-Picord témoigne des ravages de l’industrie pétrolière, dont les pays les moins avancés sont les premières victimes.

Si j’ai été enchantée par l’écriture précise de l’autrice, par son talent pour raconter un amour peu banal, mis à distance par l’élément masculin obsédé par l’appel de l’or noir (« N’est-ce pas du pétrole que tu as à la place du cœur » interroge Mousango le nganga), par la manière dont elle instille les éléments pour reconstituer les mystères de l’existence de l’énigmatique Ralph, sorte de Viking des temps modernes, qui, selon moi, ne mérite pas la femme qui l’attend telle la fidèle Pénélope, j’ai été en revanche moins convaincue par le fond.

Les rites bantous et la « Saga de Kormák » (Ralph serait une sorte de double du scalde islandais), qui ont tant aidé Aude à retrouver et à faire revivre l’homme qu’elle a aimé, et qu’elle commence à comprendre une fois qu’il est mort, ont peu touché l’incorrigible cartésienne que je suis…

J’ai néanmoins hâte de découvrir le prochain livre de l’autrice qui pourrait devenir, si elle poursuit sur sa lancée, une voix singulière de la littérature française qui témoigne, une nouvelle fois, que les mots peuvent sauver.

EXTRAITS

  • Notre relation n’avait pas pris fin avec sa mort et trouvait à s’exprimer dans le chatoiement du monde. Le monde était plein de lui.
  • J’ai […] continué à parcourir les livres de Ralph dans l’espoir de le retrouver et de lui parler.
  • Je suis un être sans peau revêtu d’un manuscrit pour affronter de longs voyages.
  • J’ai l’intention confuse que la vie déborde la mort en un éternel surgissement.
  • La cité raide et solennelle d’Auguste Perret, dominée par la tour hiératique de l’église Saint-Joseph, lanterne des morts au-dessus d’une ville nouvelle.
  • Tu es mon homme-frontière, mon homme des marges mobiles, mon homme de brut insaisissable sous ton manteau crypté.

+ There are no comments

Add yours