Critique – L’Anniversaire – Andrea Bajani – Gallimard
Amateurs de roman d’aventures friands de rebondissements, le dernier roman du Transalpin Andrea Bajani à la finesse psychologique précise n’est pas pour vous.
Encensé par la critique et auréolé des Prix Strega et Strega Giovani en 2025, « L’Anniversaire » n’est pas un récit dans lequel je suis facilement entrée.
Mais être déstabilisée, voire ennuyée, n’est-il pas le gage d’être face à un livre important, un livre qui va rester longtemps dans notre cerveau une fois refermé ?
Quel anniversaire « fête » le narrateur ? Celui des dix ans qui l’ont coupé de sa famille. À son initiative.
Il revient sur la période qui l’a poussé à rompre avec ses « genitori ».
Le roman ouvre sur une scène quasi théâtrale.
Deux fois par mois depuis qu’il est parti pour ses études à l’âge de vingt ans, le fils quitte Turin pour se rendre chez ses parents pour le traditionnel déjeuner dominical.
Alors qu’il quitte l’appartement familial, sa mère lui glisse : « tu reviendras nous voir ? ». Comme si elle savait avant lui qu’il ne disparaîtrait à tout jamais.
À quarante et un ans, il changera en effet de domicile, mettant un océan entre lui et eux, et de numéro de téléphone afin de dissoudre tout lien avec ceux auprès desquels il a grandi dans un climat méphitique.
- Avec cette mère, tout d’abord. Une femme apparemment sous l’emprise de son mari dont la timidité frôlait « la négation de soi ». Elle est tellement effacée, transparente et soumise que le narrateur peine à la décrire. La mémoire du fils parvient difficilement à la situer dans un « espace propre » et à reconstituer un « corps indépendant ». C’est par émanation du chef de famille « qu’elle existait en tant que corps. » révèle l’auteur. Et c’est la raison pour laquelle le conteur-écrivain n’a jamais réussi à écrire sur celle qui lui a donné la vie. Pour s’y atteler, il doit la « désincorporer » du père. C’est alors la magie de la littérature de déconstruire pour mieux construire ou reconstruire en usant de l’invention plutôt que du souvenir. Pour toucher une forme de vérité qui n’est pas nécessairement la réalité.
Alors que la mère se liquéfie jusqu’à devenir invisible, le père régente tout son petit monde : le fils qui joue le jeu de la fausse complicité par lâcheté, la fille vainement rebelle et surtout l’épouse qu’il emmène promener. Comme un chien qu’il n’hésite pas à rouer de coups.
- Le père, parlons-en. Il est un tyran domestique décidant de tout et ayant pouvoir sur tout. Cerise sur le gâteau : il trompe sa femme en toute impunité et sans aucun remords. En contrepartie, il s’engage à ne jamais quitter le « nid familial ». Selon moi, il est en fait un pauvre type qui annihile son épouse, la réduit au néant pour être, lui, quelque chose. Ce qui est intéressant dans « L’Anniversaire », c’est qu’Andrea Bajani ne se contente pas de décrire une famille toxique fonctionnant sur un modèle patriarcal extrême, il pousse très loin l’analyse psychologique en considérant que, contrairement aux apparences, la mère exerçait sur le père une forme de domination en obligeant ce dernier, comble du masochisme, de la manipulation ou tout simplement conduite inconsciente, à pardonner après ses accès de violence irrépressibles. « Elle se faisait pardonner en s’humiliant. Elle avait donc le pouvoir de le protéger du mal qu’il lui causait à elle » pense le narrateur, ajoutant un peu plus loin que, finalement, il était persuadé que sa mère ne craignait pas son père, dont la brutalité était la manifestation d’un besoin d’amour. Sauf que la mère, immunisée contre la fureur du père, condamnait ce dernier au « non-amour ». In fine, la mère était plus forte, « elle gagna le match qui l’opposait à lui ». Le narrateur poursuit : « il transforma l’existence de sa femme en un désert sans vie à l’horizon. Si ce n’est qu’elle était la seule capable d’habiter ce désert, la seule à avoir exprimé une renonciation aussi totale, aussi définitive, à tout. » Comme si la mère se complaisait sans cet état de soumission et de vide. Qu’en est-il du fils qui, dans un geste de survie et de libération, a mis des milliers de kilomètres entre lui et ses parents ? Les dix années qui se sont écoulées furent les meilleures de sa vie. Sur la quatrième de couverture, Emmanuel Carrère, dont le thème de la famille est au cœur de l’œuvre s’interroge: « Peut-on se débarrasser de ses parents ? Du mal qu’ils nous ont fait ? Sans retour et sans appel ? » La réponse, au pays où la « famiglia » est sacrée, est négative. Sinon, Andrea Bajani n’aurait pas écrit ce livre brillant, subtil et tout en nuances.
EXTRAITS
- Peur et amour réunis produisaient uniquement de la destruction.
- La géographie a toujours été le garde-fou de toutes les dysfonctions familiales.
- La mort n’avait pas de couleur pour elle, qui avait renoncé à la vie depuis longtemps.
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