Critique – Vera dans son monde – Gary Shteyngart – L’Olivier

Critique – Vera dans son monde – Gary Shteyngart – L’Olivier


Vera, dix ans, est une fillette, terme à la mode, HPI.

Comme souvent chez ces enfants, elle a « des problèmes de sociabilité », se trouve moche, s’invente des histoires, se pose beaucoup de questions et, n’ayant pas toujours les réponses, souffre, selon son psy, « de troubles anxieux, comme le reste de sa famille » et est agitée de TIC et de TOC pour évacuer son surplus d’énergie.

Elle craint, non sans raison, d’être abandonnée ainsi que la précarité financière de ses parents.

Pour à la fois se rassurer et s’instruire, elle consigne les mots inconnus dans son « Journal des choses que je ne connais pas encore ».

C’est dans un futur proche où l’avortement est interdit, où les cycles des femmes sont contrôlées à chaque passage d’un État à l’autre et où l’IA fait partie du quotidien des New-Yorkais sous la forme d’une voiture autonome dénommée Stella qui imite les voix humaines et d’un robot joueur d’échecs polyglotte qui est un peu le confident de la gamine, celle-ci ayant peu d’amis, ses « camarades », qui l’appellent l’«Experte »,  se moquant de son langage hautement sophistiqué, que se déroule le dernier roman de Gary Shteyngart.

La mésentente entre ses parents n’arrange pas son mal-être. D’autant plus qu’elle soupçonne son père, né en URSS (comme l’auteur), d’être un espion à la solde des Soviétiques.

Malgré ses doutes, elle admire cet intello de gauche qui tire le diable par la queue, euphémisant lorsqu’il dit « on n’est pas pauvres, mais on n’est pas non plus super riches comme la moitié des crétins qui habitent cette ville », et dont l’humour décalé n’est pas toujours compréhensible pour sa fille, aussi douée soit-elle, ce qui peut donner lieu à de savoureux quiproquos.

Quant à Maman Anne, elle est sa mère adoptive.

Un brin psychorigide quant à l’éducation de sa progéniture qui comprend, outre Vera, Dylan, le seul qui paraît à peu près « normal » dans cette famille. Même s’il a un goût prononcé pour l’exhibition de ses parties génitales et même si on le soupçonne d’être atteint d’un TDAH.

Abandonnée par sa génitrice d’origine coréenne, parce qu’elle était un « bébé difficile » pense-t-elle, elle croit comprendre que celle-ci se meurt d’un cancer et décide de partir à sa recherche…

Avec le ton incisif auquel il nous a habitués dans ses précédents livres (« Lake Success », 2020 : « Très chers amis », 2024), Gary Shteynghart a réussi le pari ardu de se glisser dans la tête d’une enfant à l’imagination débordante et à la sensibilité à vif.

Il n’oublie pas de porter un regard caustique sur le pays dans lequel il vit en réintroduisant de nos jours un événement politique de l’histoire des États-Unis : le débat Lincoln-Douglas sur la loi des Cinq-Tiers de 1858 qui portait sur une majoration du vote pour les « Américains d’exception », pour l’essentiel des ressortissants blancs et riches.

On le voit, cette nation n’en a pas fini avec ce qui la constitue intrinsèquement : la violence, le racisme et le culte de l’argent.

Et cette « essence » américaine, l’auteur s’en est emparé pour composer un tableau à la fois drôle et émouvant qui souligne que tout n’est peut-être pas perdu au pays de l’Oncle Sam.

Il nous offre une belle leçon de tolérance et d’ouverture aux autres.

N’oublions pas que les États-Unis ont été largement peuplés par les immigrés qui semblent, soit dit en passant, l’avoir oublié en stigmatisant les nouveaux arrivés.

« Vera dans son monde » est aussi une réflexion sur la filiation et la parentalité.

EXTRAIT

– Il faisait un temps idéal, « aussi parfait qu’un 11 septembre », comme disait Papa.

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