Critique – Le Royaume – Emmanuel Carrère – P.O.L
Commencée à sa sortie en 2014, j’avais abandonné la lecture du « Royaume » aux environs de la trois centième page.
Aimant tellement l’écriture d’Emmanuel Carrère, je me suis dit que j’étais passée à côté d’une œuvre majeure de sa bibliographie.
Je me suis alors replongée dans cette histoire des débuts de la chrétienté autour des figures de Paul et de Luc, éléments-clés de l’accession d’une obscure secte au statut d’une religion touchant près d’un tiers de l’humanité.
Luc, qui n’a jamais connu Jésus, est non seulement l’un des quatre évangélistes, mais aussi et surtout, l’auteur des « Actes des apôtres », cinquième livre du Nouveau Testament qui raconte ce qui s’est passé après la mort du Christ.
Vers l’an 50 à Troas, actuellement en Turquie, il rencontre Paul, un rabbin qui répète inlassablement que le Christ, sorte de griot un brin sorcier, est venu, qu’il est mort et qu’il est ressuscité annonçant la fin des temps. Il parcourt une partie du monde pour diffuser son message et écrit des lettres, dites épîtres, qu’il adresse aux différentes communautés chrétiennes. « Toute la théologie chrétienne repose sur elles » précise Carrère.
Son périple fut semé d’embûches. Quant à ses relations avec les apôtres (il est considéré comme le treizième d’entre eux), elles furent compliquées (sans parler des Juifs dont il voulait à tout prix s’éloigner).
Pourtant, ils s’accordèrent sur un principe de division du travail : « à Pierre de prêcher l’Évangile aux Juifs, à Paul de le prêcher aux païens. » Carrère ajoute avec son sens de la formule unique : « À Pierre la circoncision, à Paul le prépuce, et tope là. »
L’auteur de « Kolkhoze », et c’est la raison pour laquelle on aime tant ses livres, parle aussi de lui. Par ailleurs, c’est le point de départ du « Royaume ».
À l’automne 1990, alors que, comme l’a écrit Céline, il n’a plus assez de musique en lui « pour faire danser la vie » et qu’il ne parvient plus à écrire, Carrère, incroyant forcené, a été « touché par la grâce ». Cette parenthèse de joie intense a duré presque trois ans. Pendant cette courte période, il vit intensément sa foi tombée du ciel. Il est soutenu par sa marraine Jacqueline et son nouvel ami Hervé, éducateurs en spiritualité, le dernier lui transmettant des leçons de tolérance et lui intimant de s’ouvrir au mystère de la croyance au moment où il ne croit plus.
Il va à la messe quotidiennement, prie et communie tous les jours, se plonge dans l’Évangile selon saint Jean qu’il commente dans des cahiers, se marie à l’église, prénomme son fils Jean-Baptiste, apprend l’humilité (de quoi rabattre son « caquet d’intellectuel »)… Tout en se rendant chez son analyste à un rythme bihebdomadaire !
Pourtant cet accès frénétique de dévotion ne le rend pas pour autant plus charitable, la charité étant l’un des trois piliers de la théologie chrétienne.
Bien des années après, il est revenu sur terre « guéri » de cette « maladie » et s’apprête, ayant retrouvé le goût pour l’écriture, à se lancer dans un vaste projet : écrire un livre sur les origines du christianisme. Pensant que la quinzaine de carnets lui seront utiles, il les cherche.
Maintenant qu’il ne croit plus, il se demande pourquoi les autres croient. Il prend l’exemple de la Transsubstantiation, à savoir la transformation du pain et du vin en corps et sang du Christ. Certains y voient un symbole, d’autres y adhérent dur comme fer, ainsi qu’aux miracles et à la résurrection.
Nourri par une documentation foisonnante, un doute permanent, le sens de l’autodérision (« pour parler de moi, on peut toujours me faire confiance » affirme Carrère auquel ses contempteurs reprochent son nombrilisme), révélateur de ses angoisses, de l’auteur qui sait nous capter avec son formidable talent de conteur et ses digressions presque toujours pertinentes, « Le Royaume » est non seulement une quête des origines du christianisme, mais aussi, et peut-être surtout, une ode à la fiction et à l’écriture, à la littérature en somme, et à notre besoin de croire à des histoires qui nous aident à vivre.
En se penchant sur les textes de Luc, Carrère cherche « à démonter les rouages d’une œuvre littéraire » et non à s’imprégner d’une quelconque vérité.
« Le Royaume » serait alors aussi une enquête sur l’écriture.
EXTRAITS
- Ils marmonnent ça parce que c’est l’usage, comme nous autres bobos pour qui le cours de yoga du dimanche matin a remplacé la messe marmonnons un mantra.
- Aucune joie n’existe sans que l’ombre de la croix se profile derrière.
- Le plus bizarre, c’est que l’hostie, chimiquement, n’est rien d’autre que du pain. Il serait presque rassurant que ce soit un champignon hallucinogène ou un buvard imprégné de LSD, mais non : c’est seulement du pain. En même temps, c’est le Christ.
- Reste la charité, dont saint Paul dit qu’elle est la plus importante des trois, et là, que dalle. […] La rencontre avec Dieu a changé mon esprit et mes opinions, pas mon cœur. Je continue à n’aimer que moi – et bien mal.
- On peut dire que Dieu est la réponse que nous donnons à notre angoisse, mais on peut dire aussi que notre angoisse est le moyen dont il se sert pour se faire connaître de nous.
- On peut dire que je me suis converti parce que je désespérais, mais on peut dire aussi que Dieu pour me convertir m’a accordé la grâce du désespoir. C’est ce que je veux penser de toutes mes forces : que l’illusion, ce n’est pas la foi, mais ce qui fait douter d’elle, comme le savent les mystiques. […] Je me demande si vouloir tellement le croire, ce n’est pas la preuve que, déjà, on n’y croit plus.
- Je ne connais rien d’autre que « moi ».
- À la faveur de la grande catastrophe romaine, l’Église de la circoncision avait gagné, celle du prépuce était en déroute.
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