Critique – C’était ça ou mourir – Thélyson Orélien – Boréal

Critique – C’était ça ou mourir – Thélyson Orélien – Boréal


Premier roman du poète canadien d’origine haïtienne, « C’était ça ou mourir » est l’un des événements de la rentrée littéraire d’automne.

Et l’engouement de la critique est amplement mérité tant il est bouleversant.

Il s’appelle Jonas Dorléon et c’est à nous lecteurs, yeux dans les yeux, qu’il s’adresse.

Carrefour-Feuilles, quartier de l’arrondissement de Port-au-Prince où le narrateur est né, est gangrené par les gangs qui sèment la terreur dans la population.

Lorsque la maison de Jonas brûle, il rit pour ne pas hurler, pour ne pas devenir fou.

Le rire est l’un des fils rouges du texte : rire qui dégoupille les drames et la mort qui rôde, rire qui aide à survivre, rire qui devient apaisé au fur et à mesure que le récit approche la fin.

Constatant qu’Haïti est définitivement morte et pour sauver sa peau, Jonas fourre dans un sac, son « autobiographie par objets », sa « dignité compressée » à savoir son diplôme de prof d’histoire-géo, une photo de sa mère, un carnet pour y consigner des poèmes et un slip propre.

Direction la République dominicaine voisine, l’un des douze pays qu’il va traverser avant de se poser au Canada où « on te donne le droit de respirer sans te cacher » où il se sent de nouveau redevenir humain et à propos duquel il affirme : « c’est froid, c’est long, mais c’est juste. »

Tout au long de son périple parcouru à pied à pied dans des conditions hostiles où chaque pas est une petite lâcheté, mais aussi « une déclaration de guerre à la mort », il assistera à des atrocités (un enfant noir pendu sous le regard presque blasé des fugitifs, une femme accouchant d’un bébé mort, un homme portant le cadavre de son épouse jusqu’à ce que des vers sortent de ses narines) et à des querelles entre pauvres pour une boîte de sardines « parce que la bonté, dans ce monde-là, c’est un luxe réservé aux gens qui ont déjà mangé », il croisera « des gens méchants. Des policiers corrompus, des douaniers humiliants, des passeurs qui mentent comme ils respirent », mais il rencontrera aussi « des saints sans auréole » qui lui ont tendu la main et instillé dans son esprit un peu d’espoir dans un monde désenchanté.

De ces descriptions du mal ordinaire, les États-Uniens, même s’ils ne sont pas les seuls, n’en sortent pas grandis. Ils ont tout de même à leur tête un président capable de désigner Haïti comme un « shithole country » ! À ce « shithole country », la première puissance mondiale livre des « morceaux de métal » armant des gamins qui se vengent de leur manque d’avenir en abattant leurs compatriotes.

Au cours de cette odyssée, il est toujours resté digne.

Malgré la faim, la saleté, les vexations et l’indifférence qui déshumanisent.

C’est à partir de témoignages de migrants que Thélyson Orélien, qui a quitté Haïti après le séisme de 2010, a composé cette odyssée dont les héros sont des exilés et ceux qui leur viennent en aide.

Ce texte d’une grande puissance émaillé d’aphorismes qui claquent pour décrire une réalité souvent ignorée nous fait toucher du doigt, via le personnage de Jonas, la matérialité d’existences qu’on se refuse à voir ou qu’on considère comme un « fardeau économique » ou encore qu’on réduit à des chiffres, des vagues, des crises.

Par la grâce de ce roman à la portée universelle, toutes ces femmes et tous ces hommes trouvent une dignité et une humanité qui leur sont refusées.

C’est l’immense pouvoir de la littérature.

EXTRAITS

  • Ç’a été le moment le plus démocratique de la journée. Tout le monde pissait ensemble, les riches, les pauvres, les saints, païens, les constipés.
  • Parce que vivre, c’est ça parfois : choisir le bourreau le moins cruel.
  • Je n’étais pas encore un migrant. Seulement un fuyard de plus […]. On devient migrant plus tard, quand on comprend qu’il n’y aura plus jamais de retour.
  • Pour survivre, il faut apprendre à rire à contretemps.
  • Chaque pas désormais était une déclaration de guerre à la mort.
  • Tout le monde a ri. Doucement. Comme si on pleurait à l’envers.
  • La frontière, aujourd’hui, ce n’est plus un mur. C’est une application.
  • Même sans violence, ce pays peut te briser. À coups de silence, de lenteur, de bureaucratie bienveillante qui te laissent pourrir doucement, un sourire aux lèvres.
  • Voilà ce que l’exil ne dit pas. Voilà ce qu’on ne voit pas dans les statistiques sur l’immigration. Ce qu’on vit, c’est de l’humanité en miettes, mais des miettes assez solides pour faire tenir debout tout un monde.

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