Critique – Une forêt – Jean-Yves Jouannais – Albin Michel

Critique – Une forêt – Jean-Yves Jouannais – Albin Michel


Février 1947, le capitaine de l’US Army Jacob Lenz, également juriste et passionné d’ornithologie, est appelé par un tribunal de Brême pour une mission dont il ignore la nature. Au lieu de l’inquiéter, ce mandat excite le sexagénaire.

Il résidera pendant quinze mois dans une auberge quasi vide dont la propriétaire, veuve et taiseuse, a un fils qui lui fera découvrir la région lors de promenades interminables pendant lesquelles les deux hommes échangent.

Ces conversations sont facilitées par la maîtrise de la langue de Goethe par le militaire, celui-ci ayant des grands-parents paternels allemands.

Sur le chemin qui le conduit dans le centre de la cité hanséatique, une étrange sensation le saisit : en raison de l’amoncellement de gravats, « tout prenait l’air bancal ».

Les membres de la commission qu’il rejoint sont au nombre de six. Comme un miroir de la ville en ruines, ils sont « austères, silencieux, somnolents ».

Ce qui frappe aussi chez les jurés est, non seulement la mauvaise qualité de leurs vêtements, mais aussi et surtout les relents que leurs personnes dégagent : « une odeur de poussière rance, de houille mal consumée ».

Leur porte-parole se nomme Georg Niege. Il a été emprisonné pendant six ans. Il annonce à Lenz que la séance prévue sera reportée pour deux raisons : il manque des pièces pour compléter le dossier et la greffière Ehrlich, qui signifie honnête en allemand, a été « convaincue de nazisme ». Elle avait en effet adhéré avec enthousiasme au NSDAP à l’âge de douze ans !

Avant que la commission se réunisse de nouveau, une semaine d’ennui s’annonce pour Jacob.

Sept jours d’attente comme dans une pièce de Beckett. Jusqu’au moment où Lenz va enfin apprendre pourquoi il a été envoyé à Brême.

Dans la forêt d’Hasbruch, non loin de la ville de Basse-Saxe, se trouvait entre 1936 et la fin de la guerre un camp d’entraînement d’une unité SS.

Durant leurs exercices, les soldats entonnaient du matin au soir le « Horst-Wessel-Lied ».

Non loin de là vivait une population de mainates. Excellents imitateurs, ces « merles des Indes » reprirent à tue-tête l’hymne officiel du Troisième Reich.

Les SS partis, les oiseaux poursuivirent leurs sibilations.

« En quoi est-ce un problème ? » demande Lenz censé défendre ces inculpés insolites. Georg répond que les volatiles enfreignent une loi interdisant toute référence au national-socialisme.

Bienvenue chez Kafka !

Compte tenu de la transmission de leur langage à leur progéniture, le Troisième Reich durera effectivement mille ans pense ironiquement l’Américain, ajoutant que, les mainates se contentant de siffler et non de chanter les paroles, ils ne peuvent être incriminés pour propagande hitlérienne.

Georg s’entête en déclarant que même la mélodie est concernée par l’interdiction.

L’avocat rétorque que l’air est celui d’une chanson populaire lui-même tiré d’un opéra de Nicolas Méhul, ce compositeur français ayant été inspiré par « Iphigénie en Aulide » de Gluck !

Par conséquent, quel est l’air sifflé par les mainates ? Le « Horst-Wessel-Lied », un passage composé par Méhul ou un fragment de la tragédie lyrique de Gluck ?

En situant son roman dans l’immédiat après-guerre dans un pays vaincu, Jean-Yves Jouannais aborde une période peu traitée dans la littérature : celle de la dénazification qui est décrite comme une gigantesque mystification.

Pour cerner leur degré d’implication, les Allemands sont en effet « soumis » à un questionnaire papier envoyé par la poste. Chacun a alors toute liberté pour dire la vérité ou mentir. Derrière le plus pur des individus, en apparence, peut se cacher un imposteur…

Or, les oiseaux, par définition, ne sachant ni lire ni écrire, ne peuvent se dédouaner de leur culpabilité hautement virtuelle.

Ne comprenant pas ce qu’ils chantent, ils ne peuvent être suspectés d’adhérer à une quelconque idéologie.

En faisant porter sur des animaux la responsabilité d’entretenir une doctrine qui a mené le pays à l’effondrement, la commission en oublierait presque de se pencher sur les millions d’hommes et de femmes qui ont collaboré avec l’État et ont commis des actes répréhensibles.

C’est ce que constate et déplore Lenz, chiffres à l’appui : « près de 51% des individus ayant comparu ont été classés comme simples « suiveurs » et moins de 3% dans les deux premières catégories de coupables. » Il poursuit : « pour la catégorie des coupables principaux, le taux de condamnation ne dépasse pas 0,17% dans la zone américaine. »

Quelques jours après avoir été élu premier chancelier de la RFA, Konrad Adenauer prononça le 20 septembre 1949 une allocution annonçant un projet de loi amnistiant les criminels de guerre nazis.

Plut tôt, en avril 1948, « la dénazification fut considérée comme officiellement achevée ».

Face à la guerre froide, elle n’était en effet plus la priorité…

De ce court récit, il se dégage une atmosphère de mélancolie, de tristesse, de désolation, celle du décor, mais aussi celle d’un homme qui a peur de s’ennuyer, l’ennui modifiant le rapport au temps.

Par certains aspects, son spleen et son désespoir, « Une forêt » m’a fait penser à « Austerlitz » de Sebald. Ces deux livres diffusent l’impression de pénétrer un monde singulier et enténébré.

Presque tout paraît ne pas exister, presque tout relève de la fantasmagorie.

Sauf le « héros » et la nouvelle greffière, « la seule à savoir sourire », qui lui rappelle tellement sa fille, son « ange » qui parlait aux oiseaux.

Qu’est-ce qui différencie un bon livre d’un livre moyen ? Lorsque l’écriture et le propos s’unissent pour créer un univers sensible.

« Une forêt » fait partie sans conteste à la première catégorie.

EXTRAITS

  • Tout, dans ce pays, à cette époque, était dit sans sourire.
  • Hitler fut cette musaraigne craintive qui mit à sac le monde à la seule fin de pouvoir hiberner et se suicider au fond de son terrier.
  • Dans ce pays mort, le désir l’avait abandonné.

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