Critique – Les Courants d’arrachement – Élise Lépine – Grasset
Le premier roman d’Élise Lépine aurait pu s’appeler « Les Baïnes », sauf que l’arrachement évoque non seulement le danger de la mer, mais aussi la déchirure que l’héroïne ressent à l’annonce de la mort de son amant Jean.
Des blessures, elle en a accumulé beaucoup depuis sa naissance. Elle tentera de les panser par la fuite.
Pourtant, tout semble à la fois idyllique et banal dans la scène d’ouverture présentant Reine et sa fille Rose, cinq ans, sur une plage de Casablanca lors d’une chaude journée printanière de l’année 1955.
Sauf que la jeune femme attend que l’océan remonte pour s’installer sur un récif, le bien nommé « rocher des condamnés ».
Alors qu’elle hésite à se donner la mort, seule ou avec son enfant, les souvenirs remontent.
Dix-sept ans plus tôt, du côté de Lisieux, dans une Normandie ouvrière, Reine, sept ans, voit sa sa mère adorée, ébouillantée par une lessiveuse, agoniser.
Comment survivre aux côtés d’un père alcoolique et d’une marmaille pléthorique crevant la faim ?
Reine, la petite fille aux yeux d’or et au « teint de miel », a la chance d’être très jolie et de séduire Madame Rouge, une femme riche, cultivée, généreuse, un brin magicienne et en mal d’enfant qui l’emmène, elle et sa petite sœur Zélie, dans sa belle propriété bourgeoise où elle apprend les belles manières et le goût de la transgression et de l’émancipation.
Après la Seconde Guerre mondiale et son lot de désolation, elle part pour le Maroc, placée chez un oncle maternel. C’est là, alors qu’elle est promise à un autre parti combattre en Indochine qu’elle rencontre Jean. C’est le coup de foudre.
Le couple, chaperonné par le fourbe Gustave, frère de Reine, va tenter de vivre sa passion librement. Mais les injonctions sociales sont plus fortes que l’amour.
Avec « Les Courants d’arrachement », Élise Lépine dessine le portrait d’une femme forte, résiliente, avide de liberté, de sortir de sa condition et de croquer la vie à pleines dents qui est aussi égocentrique, superficielle, enfant gâtée immature, parfois cruelle avec sa fille peut-être pour mieux conjurer une jeunesse douloureuse qui ne passe pas.
Elle revient toujours dans le regard de ceux qui sondent chez les anciens pauvres les origines modestes et la médiocre éducation.
Reine vit aussi dans la culpabilité de ne pas avoir su protéger sa petite sœur des gestes incestueux de Gustave et d’avoir été trop souvent lâche.
Plongée dans l’océan, elle se purifie de ses fautes et se venge des humiliations de tous ceux qui ont voulu régenter son existence.
Ce qui m’a gênée dans ce roman sous forme de conte est que l’héroïne, malgré les obstacles qu’elle a dû surmonter, est finalement assez peu sympathique.
Et quand on ne parvient pas à comprendre et a fortiori s’attacher à un personnage, la lecture est un brin rédhibitoire.
Il n’en reste pas moins que ce livre est plutôt bien écrit et bien construit.
J’ai aimé les pages consacrées à l’enfance ainsi que la fin du récit, moins la période marocaine.
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