Critique – À voix haute – Polina Panassenko – L’Olivier
Nous sommes en 2002 en France où vit la narratrice. Sa mère est morte quelques années avant.
Son père, souvent absent, la confie à Nicole, une ex-communiste, « mais pas communiste comme en URSS ».
Ce pays devenu la Fédération de Russie en décembre 1991, elle le connaît bien. Elle y est née puis ses parents l’ont fui quand elle était gamine.
Elle y retourne pendant les vacances et loge chez son grand-père à Moscou.
À l’adolescence, elle s’interroge sur sa double culture : française et russe. « Est-ce qu’on peut être l’enfant de plusieurs patries ? » se demande-t-elle.
Elle questionne son aïeul sur sa famille « qui a tout donné pour un pays » où elle ne vit plus. Plutôt taiseux, le vieil homme extirpe l’album vert qui contient des photographies et des objets qui sont autant de petits cailloux semés sur le sentier des origines et des cadeaux qu’il offre à sa petite-fille.
De retour en France, elle découvre le théâtre au collège et se promet de devenir comédienne.
La vingtaine venue, la chance lui sourit. Elle intègre la prestigieuse École du Théâtre National sise dans la capitale russe.
La déception est immense. L’établissement est le reflet de la société avec sa bureaucratie, sa hiérarchie pesante, sa misogynie et sa liberté d’expression réduite à néant.
En dehors de ses études, elle expérimente la vie politique de sa terre natale en se situant résolument dans l’opposition et en participant aux manifestations contre le gouvernement.
Nous sommes en décembre 2011, année des élections législatives. Pour la première fois, la narratrice va pouvoir voter. Sans surprise, la liste Russie unie l’emporte. Sur fond de bourrage d’urnes, d’intimidation et d’achat de voix.
Quelques mois plus tard, et après une parenthèse de quatre ans où, constitution oblige, il fut Premier ministre laissant la place à Medvedev, Poutine peut de nouveau se présenter à l’élection présidentielle.
Il est élu pour un troisième mandat.
Pendant que « l’Histoire avec sa grande hache », comme le disait Perec, poursuit ses ravages, la narratrice décide d’interrompre son cursus.
Cette pause va lui laisser le temps d’enquêter sur son arrière-arrière-grand-père à propos duquel elle ne sait presque rien.
« Une nuit, on est venu frapper à sa porte. Il a été emmené. On ne l’a jamais revu. Puis un jour, ma tante a appris que c’est là-bas qu’il était mort » lui confie son grand-père, ajoutant qu’il s’appelait Ivan Evdokimovitch Rebizov.
Commence alors pour la jeune femme une quête obsessionnelle aux allures de parcours du combattant avec moult tracas administratifs qui raconte comment un mort peut « naître dans la vie d’un vivant ». Comme Dionysos allant chercher sa mère Sémélé et la rendant immortelle.
Au-delà du cheminement vers ses racines qui la conduit en Sibérie orientale du côté de la Kolyma et de ses goulags de sinistre mémoire, démarche ressassée jusqu’à plus soif par la littérature, ce qui interpelle dans l’écriture de Polina Panassenko est le prétexte des investigations de son héroïne pour saisir la réalité russe où la peur domine. Surtout chez les anciens parlant tout bas pour que les voisins ne les entendent pas et ne les dénoncent pas les transformant en un tour de main en « ennemis du peuple ».
L’autrice évite le piège des déclarations grandiloquentes si coutumier des romans engagés pour se concentrer sur des petits faits, des comportements, des détails qui dessinent les contours d’une société toujours marquée par les violences de masse de la dictature stalinienne qu’on cherche à occulter pour mieux l’oublier.
Certains s’étonnent même qu’une vingtenaire, qui plus est résidant en France, s’intéresse à une « affaire » datant des années 1930.
Sauf que, comme le pensait Faulkner, le passé ne passe jamais. Quoi qu’on fasse.
La figure de l’arrière-arrière-grand-père dont la narratrice l’extrait est le symbole des atrocités commises sous l’égide du « Tyran rouge », mais aussi du silence imposé aux populations.
C’est « À voix haute » que la franco-russe entend rompre l’omerta.
Une scène particulièrement poignante souligne le bien-fondé de sa détermination. Montrant une photo de son aïeul qu’elle a dérobée aux Archives nationales, la narratrice conclut : « La vue de son émotion m’est insupportable. Je voudrais lui arracher la photo pour le protéger de sa puissance mais je sais que c’est précisément son absence qui est à l’origine du mal. »
À ce jour, l’association Memorial, créée à la fin des années 1980 pour défendre la mémoire des victimes de la répression soviétique et œuvrer en faveur des droits de l’homme, a été dissoute en 2001. Le musée du Goulag a été fermé.
La Russie de Poutine ne veut manifestement pas regarder la vérité de son histoire en face. Pis, il la magnifie piétinant ainsi des millions de martyrs.
Petite consolation pour la narratrice : grâce à l’association Dernière Adresse, elle pourra apposer, en hommage à son ancêtre, une plaque sur le mur de l’habitation où il a été arrêté.
Comme une ultime offrande.
EXTRAITS
- Parfois, ce que l’acte de naissance est pour le nouveau-né et l’acte de décès pour le mort, l’archive peut l’être pour le disparu.
- On peut sentir quelque chose qu’on ne sait pas. Souffrir d’une absence qu’on ignore.
- Je suis écrasée par le présent. À force de chercher un mort, j’ai perdu le fil des vivants.
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