Critique – Le Temps de l’obsolescence humaine – Bruno Patino – Grasset
Le vingtième siècle finissant a fait entrer les humains dans un moment d’accélération du temps, une dynamique accrue avec l’entrée de l’intelligence artificielle dans notre quotidien.
Au-delà de ce constat factuel, Bruno Patino s’interroge non seulement sur les modifications de notre perception du réel, mais aussi sur notre devenir en temps qu’être humain.
Celui qui a occupé la fonction de président d’Arte commence son essai par une blague qui pourrait être drôle si elle n’était pas inquiétante.
Interrogée, l’IA de Mistral affirmait qu’il était l’auteur de « L’Âge distrait », livre soi-disant pertinent « sur notre servitude numérique » qui n’a jamais existé !
C’est cette grossière fake news qui l’a incité à rédiger un livre sur le sujet « avant que le robot ne décide de l’écrire lui-même. »
Avec un certain sens de la formule, il multiplie les constats sur ce que les IA nous font sans que nous en soyons forcément conscients. Parmi cet état des lieux, on peut citer :
- l’« épilepsie » du cerveau sans cesse sollicité par des signaux électriques secrétant de la dopamine ;
- la réduction de notre individualité, sous l’influence des algorithmes, à des identités qui nous enferment ;
- l’effacement de l’espace public au profit d’une multitude d’« arena » conflictuelles ;
- notre transformation en « êtres quantifiés », sans cesse en compétition, une compétition qui nous asservit de manière plus ou moins volontaire.
Pourtant, on nous avait promis une utopie : celle d’un réseau accessible à tous et fonctionnant de manière horizontale qui cachait en fait une réinvention du capitalisme, devenu technocapitalisme, fondé sur « un système itératif circulaire produit de l’amplification et de la circulation. »
Grâce à cette structure, l’accélération n’a pas de fin. Le progrès annoncé n’est qu’agitation (sur ce sujet, « Les Lumières sombres » d’Arnaud Miranda apporte un éclairage intéressant en convoquant la figure du néoréactionnaire Nick Land).
À la belle idée du réseau qui rassemblerait en créant du commun s’est substituée l’économie de la donnée qui divise.
Selon l’auteur, la révolution numérique s’est développée en trois grands moments :
- l’ère de l’accès (la disponibilité infinie) : s’ouvre en 1989 avec la création du Web qui s’appuie sur un Internet déjà existant. Neuf ans plus tard, Google est lancé. Le principal but de la généralisation de cette technologie est d’échanger, entre autres, des textes qui se valent tous au lieu de construire « une pensée collective subtile et libre. » La chimère de l’ouverture à tous et de l’horizontalité a été battue en brèche par les géants capitalistiques de la tech qui « contrôlent les outils de diffusion de la pensée, et le font en prétendant ne pas le faire ».
- l’ère de la propagation (le partage infini) avec la généralisation des smartphones dès 2007 qui induit la possibilité d’une « connexion permanente » avec l’émergence des réseaux sociaux et l’impression d’une participation libératoire alors que ce sont les algorithmes qui sont les véritables acteurs et qui nous enchaînent en jouant sur nos émotions.
- l’ère de l’imbrication (la production infinie) avec l’irruption de ChatGPT fin 2022 et l’IA générative pour tous. Deux imbrications sont constatées : la première est celle « qui mêle production authentique et production synthétique » ; la seconde concerne la relation entre l’homme et la machine et la délégation que nous faisons à cette dernière, modifiant notre rapport au monde et au réel avec les risques de manipulation qu’elle infère. Désormais, on se moque de la vérité et des faits qui sont pourtant, selon Hannah Arendt, les seuls gages « permettant la coexistence commune ». Voici venu le temps de la post-vérité dans la foulée du rétrécissement de l’espace public, rendant « caduque l’idée même d’un contrat social partagé. » Nous entrevoyons « la possibilité du crépuscule de la raison. » Autre danger : la dépendance avec l’infiltration des IA dans nos objets et nos services. Cette assuétude provoque, des études le confirment, un isolement social et de l’anxiété.
Face aux innovations technologiques incessantes, que va-t-il advenir de nous ? Certains considèrent l’IA comme un simple outil. A contrario, les transhumanistes nous annoncent « l’avènement d’un univers nouveau régi par la machine et peuplé d’humains transformés . » Ce sera le règne de l’IAG, G pour générale, qui aura lieu lors de la Singularité, ce moment où l’IA dépassera l’intelligence humaine. La fusion homme-machine sera accomplie.
Cette révolution est anthropologique dans le sens où elle va annihiler ce qui constitue l’homme : sa capacité de raisonnement qu’il va déléguer aux machines.
Selon Bruno Patino, la révolution numérique nous a déjà changés et sa vision de l’horizon qui nous attend est pessimiste. Il prévoit la mort d’Internet en raison de l’invasion du réseau par des machines, les humains étant réduits à des « spectateurs impuissants ».
Il note, pour étayer sa prédiction, qu’en 2024, les robots assuraient déjà 51% du trafic du Web. L’humain est appelé à disparaître de la création de contenus, tout en ne pouvant plus s’en passer.
Si « Le Temps de l’obsolescence humaine » est un essai stimulant sur notre époque numérique, ses accents pamphlétaires donnent une vision manquant un peu de nuance sur ce que nous sommes et ce nous allons devenir.
Autour de moi, y compris chez les jeunes, une forme de résistance s’organise contre les nouvelles technologies qui nous conditionnent.
« Ceux qui ont volontairement quitté les grandes sociétés numériques […] pour en dénoncer les dérives », certains politiques, trop peu nombreux certes, s’en sont emparés et la justice commence à condamner les GAFAM.
Mais la loi du genre que Bruno Patino pratique dans ce livre est de nous alerter et il le fait avec brio.
Un espoir persiste pour lutter contre les géants monopolistiques de la tech qui monétise nos données et façonne la réalité et nos esprits en enterrant la démocratie qui serait un frein à leurs projets délétères qui valorisent la fragmentation du monde, une forme de « darwinisme techno-économique », « la mort de l’humanisme » et « la fin de l’universalisme », cet espoir réside dans la reprise en main par le politique et les sociétés civiles de la problématique que posent les IA.
Il faudrait bâtir « un ordre numérique plaçant l’humain au centre, en faisant appel à une éthique des limites pour préserver Sapiens dans sa dernière phase évolutive. »
EXTRAITS
- Chacun de nous est devenu une île, sur un océan de données.
- Ce qui devient donnée devient, inexorablement, marché.
- L’utopie de quelques-uns peut devenir la dystopie de tous.
- L’individu augmenté risque d’être un humain diminué.
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