Critique – Chronique d’un royaume perdu – Ananda Devi – Grasset
« Chronique d’un monde perdu » est certainement le roman le plus ambitieux d’Ananda Devi dont l’œuvre se déroule le plus souvent dans cette île surnommée l’Émeraude de l’océan Indien.
C’est à un véritable marathon dans le temps que l’autrice franco-mauricienne nous convie.
Il appuie ses fondations sur le personnage du Vieux Bouc, géniteur primitif, esclave noir et ombre tutélaire de la communauté autarcique, qui vécut, avant de se retirer dans la montagne, une passion folle avec Mme Dumontais, l’épouse blanche d’un riche planteur.
Ce dernier eut une relation avec une noire. Pour la femme assujettie au maître, déjà mère de deux enfants qui rejoignirent la fratrie Dumontais, ce fut le prix à payer pour être libre.
De ces six rejetons, et de leurs filles et fils, aux dons plus ou moins magiques, investis de missions mystérieuses et vivant dans une atmosphère païenne, éclora une descendance, puis une autre…
C’est en tout quatre générations, un « damier blanc-noir » plus ou moins incestueuses et consanguines qui évolueront dans leur repaire sis au Bouchon, un lieu isolé, à la fois enchanteur et inquiétant habité par les fantômes des milliers d’asservis morts à la tâche, auxquels elles seront irrémédiablement liées.
Cet endroit adulé, où l’on vivait en se contentant de peu, avait pour particularité d’exacerber les sentiments, d’intensifier l’amour « sans égoïsme, comme si les membres de la tribu n’étaient qu’une seule et même personne. »
Dans les veines de la communauté coulent « tous les sangs de l’île ».
C’est l’un des enfants de cette dynastie singulière à la fois divine et démoniaque en charge « de créer une race nouvelle » en abolissant le sang dit pur qui, devenu adulte, raconte à sa petite-nièce l’épopée du clan et la présence en son sein d’une mauvaise graine vouée à détruire la gent féminine, un monstre qui, endossant toutes les culpabilités, offrit une virginité aux autres.
Ses paroles déroulent non seulement la chronique familiale dans un huis clos en pleine nature, mais aussi l’histoire d’une île si particulière marquée par une succession de colonisations et de peuplements pour former une société créolisée, mais qui fut longtemps très hiérarchisée.
Avec ce récit teinté de réalisme magique à l’écriture charnelle et à la sensualité torride, Ananda Devi illustre le destin de toute l’humanité ballottée entre l’amour et la haine, le bien et le mal, l’altérité et le repli sur soi, le racisme et la fraternité entre les peuples, la vengeance et le pardon, la violence et la paix.
Petit bémol : l’autrice de l’admirable « Sari vert » abuse parfois du recours au surnaturel.
Jusqu’à l’hermétisme et au grand-guignolesque.
En résumé, elle pousse le bouchon un peu loin.
EXTRAITS
- La liberté a le goût du sang issu de mille striures.
- Vivre, pour nous, n’est pas un don mais un châtiment. Naître est une malédiction.
- Personne ne sait aussi bien se mentir qu’une femme battue.
- Rien n’excuse la violence.
- Tant que la terre était là, tant qu’ils n’étaient pas obligés de partir, rien ne pouvait les effrayer.
- Notre seul accomplissement est notre immobilité.
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