Critique – Divin Vinci – Daniel Salvatore Schiffer – Erick Bonnier

Critique – Divin Vinci – Daniel Salvatore Schiffer – Erick Bonnier


Pour le 500ème anniversaire de la mort de Léonard de Vinci, les parutions pullulent. Parmi elles, l’essai de Daniel Salvatore Schiffer offert par Babelio et les Editions Erick Bonnier que je remercie.

Ecrit par l’un des spécialistes du dandysme, il aborde son personnage et son œuvre sous les angles philosophique et psychanalytique dévoilant une partie du « mystère » Léonard.

Dans un style à la fois érudit et un brin désuet, Daniel Salvatore Schiffer, s’appuyant sur moult citations, fait une synthèse exhaustive de la littérature (Baudelaire, Nietzsche, Oscar Wilde…) sur le génie italien, y compris celle que le maître a livrée dans ses « Carnets ».

Il s’appuie notamment sur le « Voyage du Condottière », recueil de textes écrits entre 1910 et 1932 par André Suarès qui soulignait que Léonard était supérieur à sa production précisément parce qu’il avait fait de sa vie une œuvre d’art. Comme tout dandy qui se respecte !

Pour l’auteur du « Divin Vinci », la gageure est rien de moins que d’expliquer sa vie par son œuvre et réciproquement.

« Incarnation des diverses tendances intellectuelles de la Renaissance », selon Edward MacCurdy, Léonard est un « être total » en ce sens qu’il unit « l’art et le génie scientifique et technique » (Thomas Mann).

En qualifiant Vinci de divin, l’essayiste se réfère aux écrits du maître qui expliquait : « le caractère divin de la peinture fait que l’esprit du peintre se transforme en une image de l’esprit de Dieu ». Plusieurs siècles plus tard, Hugo affirmait : « l’art est à l’homme ce que la nature est à Dieu ». Et, parmi tous les arts, la peinture a la première place car elle « absorbe, relie et complète toutes les activités de l’esprit ».

Universaliste, Léonard serait un précurseur. Du surréalisme avec sa théorie de l’esquisse informe qui jaillit de l’inconscient pour donner naissance au fameux sfumato que les impressionnistes n’auraient pas renié. Mais aussi de l’art abstrait qui, selon Kandinsky, souligne la présence de « spirituel dans l’art et dans la peinture en particulier ». Par cette assertion, il rejoint les préoccupations du « père » de la Joconde.

Et celui qui assigne un pouvoir extraordinaire à l’art a laissé paradoxalement une œuvre à la fois mince (une quinzaine de tableaux seulement) et inachevée. Parce que la perfection ne peut être atteinte dans le monde terrestre et fini et que Léonard était un éternel insatisfait ? Pis. Certaines de ses œuvres n’ont pas résisté à l’épreuve du temps. Comme la fresque « Bataille d’Anghiari » dont la fragilité souligne la finitude et la précarité de l’homme. Le qualificatif de philosophe-artiste si souvent donné à Léonard prendrait alors tout son sens. Sa démarche exprimerait « tout simplement » la quintessence de la nature humaine, à savoir l’imperfection…

Heureusement, il reste des chefs-d’oeuvre fort bien conservés qui soulignent combien le peintre était à la fois un créateur de mondes et un imitateur de la nature comprise comme perfection divine.

Et pour mieux comprendre celui qui nous a laissé tant de merveilles, l’auteur n’hésite pas à convoquer Freud qui, dans « Souvenir d’enfance de Léonard de Vinci », écrit qu’il a réussi à sublimer sa libido (homosexuelle, précisons-le) en appétit de recherche. Là « serait le noyau et le secret de sa personnalité intime ». Dans la même veine, le père de la psychanalyse explique que « seul un créateur ayant eu une telle enfance a pu peindre la Joconde et la Sainte Anne en tierce ». Il fait référence aux figures de deux femmes qui ont énormément compté : Catarina, la mère, et Donna Albiera, la belle-mère. Schiffer n’hésite pas alors à affirmer qu’il est un « Oedipe transformé en Narcisse » et qu’il a transcendé son homosexualité. En peignant, entre autres, des personnages androgynes, quintessences de la sensualité et de la spiritualité, du vice et de la sainteté. « Chacun d’entre nous contient en lui le Ciel et l’Enfer » écrivait Oscar Wilde dans « Portrait de Dorian Gray ».

Pour Schiffer, l’oeuvre de Léonard n’est pas belle. Elle est sublime car elle fait sortir l’homme de sa condition naturelle en l’élevant au-dessus de sa finitude par la confrontation avec la mort. Elle va même plus loin car, comme l’a souligné Georgio Vasari, le biographe contemporain du génie italien, la « grâce divine » est indissociable de l’attrait pour le monstrueux, la violence et le chaos, expliquant la fascination de Léonard pour l’art de la guerre. César Borgia le nomma même ingénieur en chef en 1502.

Avec une passion, parfois excessive, Daniel Salvatore Schiffer, en puisant dans la littérature consacrée au protégé de François 1er, livre une analyse souvent étonnante et pertinente de son œuvre et de sa vie.

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