Critique – L’ordre du jour – Eric Vuillard – Actes Sud

Critique – L’ordre du jour – Eric Vuillard – Actes Sud


Impressionnée par le style de l’auteur lors de mes lectures de « Tristesse de la terre » et « 14 juillet », je l’étais moins par ses parti pris.

Cette fois-ci le miracle a opéré. Peut-être parce que la période de l’histoire abordée m’intéresse davantage.

Le récit commence le 20 février 1933 au Reichstag où Goering a convié l’élite de l’économie allemande (Schacht, Krupp, Vögler…) à rencontrer Hitler pour financer le NSDAP en vue des élections législatives de mars 1933. Ce que les vingt-quatre hommes vont accepter. On connaît la suite…

Après avoir muselé la démocratie, le Führer et ses sbires s’attaquent à leur projet de Grande Allemagne avec l’Anschluss sans que la France, et surtout l’Angleterre ne réagissent vraiment alors que cette Blitzkrieg rocambolesque « n’est rien. Elle n’est qu’un embouteillage de panzers. Elle n’est qu’une gigantesque panne de moteur sur les nationales autrichiennes… ». Quel culot ces Nazis ! Quelle lâcheté de la part de ceux qui ont préféré fermer les yeux. Une couardise réitérée quelques mois plus tard avec les accords de Munich. Il y eut quelques dommages collatéraux : une recrudescence des suicides côté Autriche (Walter Benjamin raconte qu’on coupa le gaz aux Juifs de Vienne parce qu’ils ne payaient pas leurs factures. Et pour cause…).

Comme dans « 14 juillet », Eric Vuillard donne la parole aux individus qui font l’histoire et, pour certains, sans savoir quel récit ils écrivent pour la postérité. S’ils avaient su, peut-être auraient-ils agi autrement ?

Avec une loupe et une précision dans les détails, il se glisse dans les coulisses des événements, les digère, nous les restitue souvent avec un humour distancié en nous conviant à un spectacle de théâtre ou de cinéma. Comme si on y était. Du grand art et quel style !

EXTRAITS

  • Ils étaient vingt-quatre, près des arbres morts de la rive, vingt-quatre pardessus noirs, marron ou cognac, vingt-quatre paires d’épaules rembourrées de laine, vingt-quatre costumes trois pièces, et le même nombre de pantalons à pinces avec un large ourlet. Les ombres pénétrèrent le grand vestibule du palais du président de l’Assemblée ; mais bientôt, il n’y aura plus d’Assemblée, il n’y aura plus de président, et, dans quelques années, il n’y aura même plus de Parlement, seulement un amas de décombres fumants.
  • Et ils se tiennent là impassibles, comme vingt-quatre machines à calculer aux portes de l’Enfer.
  • Les plus grandes catastrophes s’annoncent souvent à petits pas.
  • Sur un arrivage de six cents déportés en 1943, aux usines Krupp, il n’en restait un an plus tard que vingt.

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