Critique – Les Fantômes de Shearwater – Charlotte McConaghy – Gaïa

Critique – Les Fantômes de Shearwater – Charlotte McConaghy – Gaïa


Si l’île de Shearwater, aux conditions de vie extrêmes et au cœur d’un environnement préservé, est fictive, elle est largement inspirée de celle de Macquarie, « située à mi-chemin entre la Tasmanie et l’Antarctique ».

« Classée au patrimoine mondial de l’Unesco », elle abrite de gigantesques colonies de phoques, d’otaries, de manchots et autres animaux marins.

Cette richesse faunistique attira des prédateurs au 19e siècle et au tout début du suivant. Les phoquiers exploitèrent en effet la graisse animale et décimèrent les populations, dont les fantômes hantent encore la région. De ce massacre, il reste des tonneaux rouillés dans lesquels les bouchers faisaient bouillir les manchots !

L’archipel de Svalbard, au nord de la Norvège, qui accueille une Réserve mondiale de semences, a nourri aussi la construction imaginaire de l’endroit où se déroule l’intrigue.

Depuis la disparition de son épouse, Dominic a quitté le continent pour s’installer sur l’île de Shearwater avec ses trois enfants – Fen, Raff et Orly – où il est chargé de veiller sur un trésor : une collection de graines qui permettraient à l’humanité de survivre dans le cas où elle devrait repartir de zéro. Il doit les conditionner afin de les évacuer vers une destination plus sécurisée, le territoire étant menacée par la montée des eaux.

Sauf que l’arrivée du bateau qui devra les transporter n’est pas prévue avant deux mois.

Sauf que le système de communication ayant été saboté, les îliens sont coupés du monde.

L’attente est bouleversée par l’échouage d’un corps de femme sur le rivage.

Va-t-elle survivre à ses blessures ? se demandent les Salt qui prennent soin de la blessée venue chercher son mari biologiste, membre d’une équipe de scientifiques, dépêché à Shearwater pour trier les semences dignes d’être exfiltrées.

Or, de mari et de scientifiques, il n’y a pas de traces.

Rowan, qui renaît de ses cendres, tout en s’interrogeant sur les secrets qu’elle semble cacher, est séduite par cette famille singulière, à la fois unie et traversée par des tensions, tout particulièrement par le benjamin âgé de neuf ans, à la fois sensible et intelligent, passionné par la nature et intarissable sur les plantes et les animaux.

Cet enfant empli de grâce, qui se donne pour mission de sauver les plus fragiles, est tellement attachant qu’il réussirait à tirer les larmes du cœur le plus endurci.

Avec ce quatuor, Rowan va tenter d’effacer le traumatisme de l’incendie de la maison qu’elle avait construite de ses mains et comprendre que Hank n’était pas celui qu’elle croyait.

« Partager sa vie avec une personne, sans jamais partager la vérité de cette vie, jamais verbaliser que cette vie est tellement abîmée. » pense-t-elle.

En entrelaçant les voix des cinq protagonistes qui se libèrent de leurs secrets, de leurs peurs, de leurs colères, de leurs manques, de leurs mensonges, de leurs incertitudes et de leurs sentiments de culpabilité pour atténuer leurs blessures et se fondre dans une même vision d’un l’avenir commun, l’autrice australienne Charlotte McConagh, qui signe ici son troisième roman, a composé un huis clos psychologique et écologiste palpitant mettant en scène des êtres qui ont compris que leur futur résidait dans le respect de la nature à laquelle l’humanité appartient, un respect sans lequel l’apocalypse, dont les prémices – perte de la biodiversité, dérèglement climatique… – sont patents, n’est plus très loin.

Le sauvetage d’une baleine et de son petit est une métaphore de cette considération existentielle pour le vivant.

Dans un registre plus intimiste, l’écrivaine sonde les questions du deuil, celui d’une épouse partie ou celui d’un petit ami envolé, et de la transmission, celle d’un père seul, souvent dans le doute, à ses enfants dans un monde qui va mal et du refus de donner la vie alors que le futur est plus qu’incertain.

EXTRAIT

  • Où vont les hommes, le mal arrive.

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