Critique – Diables blancs – James Robert Baker – Monsieur Toussaint Louverture
L’éditeur Monsieur Toussaint Louverture s’est donné pour mission de publier des pépites tombées dans l’oubli ou jamais traduites en français.
Parmi les bijoux à son actif, on peut citer : « Karoo » et « Price » de Steve Tesish, « Un jardin de sable » et « Tattoo » d’Earl Thompson, « Les Frères K » de David James Duncan et le présent livre de James Robert Baker.
Né juste après la Seconde Guerre mondiale en Californie, il grandit dans une famille conservatrice. Son homosexualité ainsi que son engouement pour la contre-culture et les substances illicites, auxquels s’ajoute un goût affirmé pour l’alcool, déclencheront une hostilité grandissante entre le garçon et le « psychopathe de droite » qu’est son père et qui inspirera le personnage de Bud Sturges de « White Devils » (1994) qui ne trouvera pas d’éditeur après le scandale provoqué par « Tim and Pete », sorte de road movie queer qui choqua l’Amérique bien-pensante.
L’écrivain maudit se suicida en 1997.
« Diables blancs » ouvre sur la confession du voisin du narrateur. Ce voisin s’appelle James Robert Baker (!) et le conteur Tom Duncan. Ces deux-là sont de simples « potes de rando ».
Parti au Mexique, le voisin en question trouve à son retour six cassettes, une septième étant entre les mains de la police. Sept cassettes contenant les aveux de Tom pour sept chapitres, telle est la construction de ce récit déjanté.
Tom a rencontré un succès phénoménal avec son premier roman. Conséquence de cette réussite : belles bagnoles et joli villa avec vue sur l’océan à Castellammare, un quartier chic de Los Angeles.
Ce mode de vie plus que confortable n’empêche pas sa femme Beth de continuer de péter les plombs, de mentir quand ça l’arrange et de s’enfiler toutes sortes de médicaments et de drogues et aussi de pourrir la vie de son mari, toujours fou amoureux d’elle et sous l’emprise de ses délires.
La situation ne va pas s’arranger lorsque les finances du couple se délitent, Tom n’ayant pas eu la même chance avec son second livre et Beth ayant largement contribué à leur ruine avec son resto branché.
Ni une ni deux, la foldingue demande de l’aide à Bud Sturges, son géniteur, un richissime écrivain pote avec Reagan dont l’« œuvre » est plus proche de Gérard de Villiers que de Marcel Proust, un sexagénaire qui roule dans une « stupide Ferrari de kéké ».
Le vieux refusant, Beth décide de se venger en le trucidant lui et sa très très jeune troisième épouse puisqu’elle a quarante-cinq ans de moins.
Au départ, elle prévoit de recruter un homme de main, mais tout ne se passe pas comme prévu… Heureusement, les Tontons Macoutes sont une source d’inspiration inépuisable !
Malgré l’effroi que provoque ce projet, Tom y voit une matière romanesque qui pourrait nourrir son prochain bouquin, lui a toujours rêvé d’écrire un « true crime », dans une démarche « néogonzo » ,qui pourrait être adapté au cinéma.
Il se réconforte en se répétant : « est-ce que l’art n’est pas au-dessus de la morale ? Cite-moi un seul génie qui ait été un mec bien. »
Dans un pays qui compte davantage d’armes à feu que d’habitants, les sources d’inspiration ne manquent.
La majeure partie du roman va se structurer autour du double meurtre dont le déroulement est digne d’un film gore. Car de cinéma il est beaucoup question dans ce récit conduit à toute allure.
Scénariste à ses heures, James Robert Bakert a appliqué les recettes du septième art pour construire son récit dont le rythme ne faiblit jamais. Le narrateur le résume en quelques mots : « c’est presque un vaudeville, façon cartoon. »
Truffé d’un humour noir jubilatoire, de dialogues réjouissants (quelques exemples : « si on déménage à Mar Vista, je me tue » ; « personne ne prend le bus à part les boniches latinas et les cassos » ; « plus c’est gore, mieux c’est, pas vrai ? » ; « sale petite lopette castrée »), de situations et scènes truculentes (cf. l’enterrement de Bud qui inspire au narrateur observant l’assistance de vieux croulants « bourrés de chimie et de cicatrices de chirurgie esthétique » la réflexion suivante : « c’est George Grosz revu par Robbie Conal : un Weimar bis, spécial Californie », pour info, Robbie Conal est un dessinateur satirique célèbre pour ses caricatures féroces d’hommes politiques entre autres) et d’un name-dropping que ne renierait pas le Brett Easton Ellis d’« American Psycho », « Diables blancs », au-delà de la relation toxique entre Tom, personnage attachant et pitoyable, et Beth, sortes de Scott et Zelda téléportés dans les années 1990, dans laquelle, pour une fois, la femme a le mauvais rôle, et de la descente aux enfers du couple de brèles qu’ils forment, est un récit qui dézingue la société américaine dont l’unique centre d’intérêt est l’argent dans sa dimension obscène qui achète tout y compris le pouvoir qu’il génère et l’individualisme qui rend aveugle à l’autre, surtout s’il vous est inférieur, et le mépris de classe qui l’accompagne.
Espérons que Monsieur Toussaint Louverture poursuivra son travail de traduction de l’œuvre si caustique, mais malheureusement bien mince, de James Robert Baker.
EXTRAITS
- Tandis que des gens au comble du désespoir s’effondraient en pleine rue, Bud, reclus à la fraîche à Bel-Air, déversait ses obscénités masturbatoires sur papier.
- Mais bon Dieu, son cou est si fin. Ce sera comme de décapiter Audrey Hepburn.
- Elle a ce regard […], ce regard bleu et furax de souillon aryenne.
- Los Angeles […], c’est un palmier malade, dévoré par les flammes. C’est un cadavre de bébé noir dans la poubelle d’un fastfood.
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