Critique – Le Royaume désuni – Jonathan Coe – Gallimard


Avec son dernier roman, Jonathan Coe a fait le pari de nous raconter soixante-quinze ans de l’histoire la plus récente du Royaume-Uni via sept temps forts vécus par plusieurs générations d’une même famille.

Le choix de ces moments, forcément arbitraire, souligne le glissement qui a conduit le pays du statut de puissance incontestée dans le monde en raison de sa participation à la victoire contre l’Allemagne nazie au Brexit. Comment en est-on arrivé là se demande l’auteur ?

Comment la domination sur l’Europe s’est-elle transformée en une attitude de repli pour tenter de retrouver la gloire d’antan ?

Jonathan Coe ne donne pas de réponses. Il se contente de suggérer quelques pistes : la perte de colonies dans l’immédiat dans l’après-guerre ; la haine de l’Angleterre par les composantes du Royaume-Uni incarnée par une famille de Gallois « avec de la merde de mouton jusqu’aux chevilles » ; la défiance vis-à-vis de l’institution monarchique au moment des obsèques de Lady Diana ; le multiculturalisme qui malmène les traditions britanniques, le rachat par des entreprises étrangères des fleurons de l’industrie britannique…

Pourtant, à certains moments, le peuple se rassemble pour communier et célébrer sa prétendue supériorité. Ce fut le cas en 1953 lors du couronnement d’Elizabeth II ou encore en 1966 lorsque l’Angleterre devint championne du monde de football en battant l’Allemagne.

C’est autour de Mary, personnage inspiré de la propre mère de l’auteur, que se construit le récit. Âgée de onze ans le 8 mai 1945, date de la victoire des Alliés, elle vit à Bournville, petite bourgade pimpante de la banlieue de Birmingham qui ne vit que pour développer Cadbury, la fierté locale. Pour les Britanniques, l’entreprise symbolise l’absurdité du fonctionnement de la CEE à laquelle le Royaume-Uni adhère en 1973. Les Européens du continent, la France en tête, exigent que, pour avoir le droit d’être considéré comme du chocolat, le chocolat doit contenir davantage de beurre de cacao au détriment des matières grasses végétales.

Mary épousera Geoffrey, un homme attaché à certaines « valeurs » comme le refus de la mixité raciale et de l’homosexualité. Pas de chance pour lui, l’un de ses fils épousera une jeune femme noire et le benjamin fera son coming out, une révélation que son père ignorera.

Les années passant, la famille s’agrandit et, au moment où se termine le roman, Mary est arrière-grand-mère, une bisaïeule qui vivra très mal la période du Covid et la solitude qu’elle lui imposera.

Tout au long des quelque quatre cent quatre-vingt-dix pages du « Royaume désuni », Jonathan Coe observe les descendants de Mary dans leur vie personnelle et à l’occasion de réunions de famille qui donnent lieu à des dialogues savoureux sur l’état de l’Angleterre, personne n’ayant le même avis sur ce que leur pays est devenu, une puissance moyenne sur le déclin mais fière de sa singularité insulaire et de son prestigieux passé qui n’est plus qu’un souvenir et qu’un nationalisme exacerbé ne parvient pas à raviver.

Sans grandiloquence, avec une grande simplicité et une finesse dans l’analyse psychologique, Jonathan Coe, moins cruel que dans ses précédents romans, fait le portrait tout en nuances, un brin nostalgique et souvent drôle, d’une nation devenue hystérique, dysfonctionnelle et paradoxale qui fait coexister fastes de la famille royale et grande pauvreté.

L’irruption d’un certain Boris, journaliste ouvertement anti-européen devenu Premier ministre, est l’acmé de cette folie qui s’est emparée de la Perfide Albion » !

EXTRAITS

  • Plus ça change, plus c’est la même chose.
  • Aucun autre pays d’Europe n’est obsédé par cette guerre, […], ils sont tous passés à autre chose.
  • Je crois bien qu’on peur mourir de solitude.

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