Critique – Voir venir – Lucile Novat – Éditions du sous-sol
La possibilité de faire leur parcours scolaire à la maison d’éducation de la Légion d’honneur de Saint-Denis, mitoyenne de la basilique, Suzanne, Yasmine, Adèle et Lou le doivent à l’un de leurs parents.
Si cette dignité accordée à ces jeunes filles peut être une chance pour elles, elle est aussi un poids, celui d’endosser le lourd héritage de ceux qui les ont précédées. Comme si ce legs était souillé à l’instar du sang versé.
D’autant plus que leur courte vie a été marquée par des malheurs divers – mort d’une mère, d’un père ou d’une petite sœur, frère homosexuel rejeté par sa famille bien-pensante, géniteur revenu de la guerre avec une jambe en moins – et des troubles – anorexie, TOC, énurésie, automutilations – qui en sont les conséquences, comme si les traumatismes se transmettaient de génération en génération.
Pour apaiser leurs souffrances, elles consomment moult médicaments et substances. Elles trouvent du réconfort dans l’amitié qui les lie et dans l’attention bienveillante de Vanessa, la surveillante qui trouve toujours les bons mots pour apaiser leurs maux.
Née à Saint-Denis, celle-ci a eu une enfance sombre auprès d’une mère froide et une scolarité chaotique avant de suivre, contre toute attente et par la grâce de la rencontre avec une prof de SVT qui lui fait découvrir dans la morne cité où elle habite « la possibilité du sublime », une licence de biologie. Son job de pionne lui permet de financer ses études.
« Voir venir » (référence à « La Barbe bleue » de Charles Perrault) suit l’itinéraire des cinq personnages féminins en entrelaçant le passé et le présent.
Le sixième protagoniste du roman est l’établissement scolaire. Ancienne abbaye royale, elle est un véritable labyrinthe recelant une multitude de salles et de couloirs, le tout ceint d’un grand parc.
Ce vaste bâtiment chargé d’histoire est l’écrin idéal pour dérouler une intrigue aux allures de conte gothique dans lequel évoluent les héroïnes qui rappellent un peu les sœurs Lisbon de « Virgin Suicides », le magnifique film que Sofia Coppola a adapté du non moins magnifique livre de Jeffrey Eugenides.
Si l’histoire, avec son décor architectural de huis clos désuet, aurait pu se dérouler au 19e siècle, l’écrivaine a eu à cœur de la situer à notre époque et à proximité d’un territoire où se concentre une extrême pauvreté.
Peut-être pour mieux symboliser toutes les formes de discriminations : raciale, sociale, scolaire et géographique.
Avec finesse et une grande maîtrise, stupéfiante pour un premier roman, Lucile Novat saisit avec justesse le moment de l’adolescence des quatre amies fait de mal-être, mais aussi de fous rires dopés par une appétence pour tout ce qui fait peur – les films gore ou autres slashers dans lesquels des psychopathes masqués poursuivent de jeunes vierges effarouchées, «les « légendes de dortoir en colo », l’histoire de la « Dame Blanche »… -, la proche présence de la banlieue et de ses violences leur faisant parfois oublier qu’elles vivent dans une prison dorée, un cocon qui les protègent des menaces extérieures.
Mais quel que soit l’endroit où ils vivent, les enfants ne sont-ils pas toujours des victimes, les adolescents ne sont-ils pas toujours des rebelles qu’on tenterait de faire taire pour qu’ils rentrent dans le rang ?
Elle instille une atmosphère étrange, fantastique, mystérieuse et évanescente où l’on croise les fantômes des rois de France, dont les tombes furent profanées en 1793 et les corps entassés dans une fosse commune dans ce qui est aujourd’hui le vaste jardin de l’internat.
Cette basilique avec ses gisants est un terrain de jeu rêvé pour les filles en mal de sensations fortes ! Elle « fait des filles de la Maison […] les implacables reines de cette horde déchue. »
À moins de cinq cents mètres se situe le numéro 2 de la rue Corbillon où eut lieu, le 18 novembre 2015, l’assaut contre les terroristes ayant commis les attentats du 13 du même mois.
En évoquant à la fin du roman les sources qui l’ont inspirée, Lucile Novat cite aussi bien Mary Shelley que Baudelaire (« j’ai plus de souvenirs que si j’avais seize ans » et non mille) ou encore Victor Hugo (« demain dès l’aube »).
Une manière de souligner avec modestie et reconnaissance que la littérature n’est pas une création ex nihilo et qu’elle se nourrit d’influences passées et présentes.
Quoi qu’il en soit, Lucile Novat a bien digéré ses lectures pour composer un récit de genre personnel, original, envoûtant et moderne avec des emprunts à la langue des quartiers mâtinée d’arabe.
On attend avec impatience son second roman.
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