Critique – Nous aussi – Anne Godard – Actes Sud
C’est de manière quasi guillerette que commence le dernier roman d’Anne Godard pour nous faire entrer dans une famille dont on ne connaîtra pas le patronyme et dont les membres – parents, enfants, cousins, oncles, grands-parents… – vivent dans un vaste immeuble parisien, pratiquent un catholicisme fervent s’accompagnant d’un républicanisme assumé, affichent un capital culturel pour mieux dissimuler une situation financière en berne, mais qui a encore de beaux restes avec leurs appartements dans le très chic 5e arrondissement et leur propriété dans les Alpes modestement baptisée le « Château » où toute la smala se retrouve l’été pour expérimenter des vacances au grand air.
Porté par une narration au très impersonnel et neutre « on » pour mieux souligner le lien clanique entre les affiliés de la tribu, « Nous aussi » dessine le portrait d’une famille fusionnelle, une cellule unique certaine de sa supériorité, fière de ses origines, de ses manières irréprochables, de son goût sûr et dispensant à l’occasion une charité un brin condescendante envers ceux qu’elles jugent inférieurs.
Puis, pas à pas, le « on » qualifie plus précisément la marmaille, cette masse indistincte de corps nus qui jouent ensemble, prennent leurs bains ensemble, dorment ensemble, parfois dans le même lit, partagent tout, portent les prénoms des ancêtres si admirables parce qu’ils furent résistants. Enfin, c’est ce qu’on dit d’eux.
La tension monte jusqu’à l’épiphanie qu’on pressentait en apnée.
Anne Godard, qui s’est inspirée de son histoire personnelle, a composé un récit glaçant au suspense saisissant sur le mécanisme de l’inceste.
L’aveuglement des géniteurs qui laissent leur progéniture grandir en toute autonomie, les grands s’occupant des petits avec les risques d’emprise et d’abus des premiers sur les plus jeunes, est le creuset des perversions avérées .
Quand une infime partie du voile qui pèse sur les silences et les non-dits, entretenant ainsi les secrets de génération en génération, se lève, les adultes, censés être des protecteurs, se contentent de déclarer : « voyons, ce sont des jeux d’enfants, ça ne fait rien. »
Ce déni parental qui participe de l’engrenage délétère a une longue histoire.
« L’inceste arrive dans une famille où il a déjà eu lieu » affirme la narratrice comme si le crime était une fatalité, comme s’il était inhérent à ce « mélange des générations, des noms, des corps, des lieux, des bains, des nuits, des lits, des jeux »…, comme si le fait de refuser toute individualité aux enfants conduisait inévitablement à contester leur intégrité physique et à les considérer comme faisant partie d’un tout qui ne forme qu’une entité.
Anne Godard décrit aussi avec une grande sagacité la psyché des victimes qui se demandent si elles ne sont pas aussi des bourreaux, une forme d’amnésie entretenant le flou sur les violences subies, dont les effets – anorexie, boulimie, épisodes dépressifs, impression d’être sale, pulsions suicidaires, sentiment de solitude et d’impuissance face aux dénégations et à la cécité des adultes… – se manifestent encore des années plus tard.
La profondeur et la puissance avec lesquelles l’autrice sonde la mécanique de l’inceste sont servies par un style remarquable basé sur un rythme incantatoire.
Par la grâce de la littérature, Anne Godard verbalise les traumatismes pour qu’ils cessent d’être tus, pour que la parole se libère. Enfin.
EXTRAITS
- On a ce sentiment de solitude, cet effroyable vide dans lequel on a grandi.
- On n’a pas besoin de s’aimer, on s’appartient.
- Il y a des choses qu’on ne dit pas.
Vous devez être connecté pour publier un commentaire.
+ There are no comments
Add yours