Critique – Ce qui nous frôle sous la surface – Colum McCann – Belfond
Après « American Mother » (2024), documentaire sur une mère confrontée à l’assassinat de son fils journaliste par des sbires de Daech, Colum McCann revient à la fiction avec un texte profondément romanesque, immersion dans un univers singulier : celui des câbles sous-marins grâce auxquels circulent les flux numériques indispensables au fonctionnement de nos sociétés hyper-connectées.
Il arrive parfois que ces tubes en verre cassent. Des navires avec, à leurs bords, des marins et des techniciens de la fibre optique, viennent au secours des tuyaux endommagés.
Lorsqu’on le contacte pour écrire un article sur le sujet, Anthony Fennell, écrivain en panne d’inspiration, alcoolique en rémission envahi par la saudade depuis que sa femme et son fils sont partis à des milliers de kilomètres de Dublin où il réside, sent qu’il tient une matière capable de le sortir de son mal-être.
« Ce qui nous frôle sous la surface » est le récit de cette aventure incroyable marquée par une rencontre mémorable avec un certain Conway, plongeur de profession et Irlandais comme lui.
Cet homme énigmatique et charismatique le fascine par son comportement erratique et le couple qu’il forme avec Zanele, une Sud-Africaine à la beauté époustouflante passionnée de théâtre dont il est fou amoureux, et qui est à bout de souffle.
Qu’est-ce qui explique les agissements surprenants, sur lesquels je me tairai, de l’apnéiste ?
Certains penchent pour la folie, une forme de schizophrénie qui se serait emparée de lui. D’autres le taxent d’usurpateur cynique et de menteur. Le narrateur préfère la thèse, éminemment romantique, du tako tsubo, le syndrome du cœur brisé…
En plaçant son intrigue avant l’épidémie de Covid qui fragilisera encore davantage les relations sociales et dans l’univers hypnotisant des abysses contenant les fils qui nous rattachent au reste du monde à la vitesse de la lumière et en s’intéressant au personnage de Conway qui les répare, Colum McCann revient à ses thèmes fétiches : les humains et ce qui les relie au lieu de les diviser, ce qui les répare au lieu de les détruire
Par petites touches, en convoquant les personnages de Conway et d’Anthony, il compose une réflexion métaphysique et existentielle hantée par la solitude qui dégage un parfum de nostalgie et d’impuissance.
Comme si notre connexion permanente nous éloignait au lieu de nous rapprocher. Comme si un câble rompu, avec pour conséquence la disparition d’Internet, nous rassemblait.
Je regrette cependant que l’auteur du magnifique « Apeirogon » (2020) ne nous donne pas quelques indices pour saisir la personnalité de Conway qui restera à tout jamais mystérieux.
EXTRAITS
- Ce qu’il réparait le détruisait, et nous détruisait par la même occasion.
- Son cœur était une lanterne remplie d’essence.
- Rares sont les choses, dans nos vies, qui ne relèvent pas de l’escamotage. Personne n’accède à une vérité absolue.
- Qu’il n’y ait pas de réseau semblait irréel, et pourtant l’absence connectait tout le monde. […] L’espace d’un instant, nous nous sommes regardés et avons compris que nous étions reliés.
- Une grande part de ce que l’on est, c’est ce que l’on ne peut pas être. On se flatte en se croyant capable de devenir autre chose.
- La meilleure façon de connaître son chez-soi, c’est de le perdre quelque temps.
- L’esprit malheureux tire une joie morbide de la peine solitaire. J’imbibais de whisky ma brosse à dents pour avoir chaque matin un avant-goût de la suite.
- Ma vie entière n’aura été que liens rompus.
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