Critique – La Treizième heure – Émmanuelle Bayamack-Tam – P.O.L.

Critique – La Treizième heure – Émmanuelle Bayamack-Tam – P.O.L.


Ceux qui ont lu « Arcadie » (2018, Prix du Livre Inter 2019), le précédent roman d’Émmanuelle Bayamack-Tam, retrouveront une certaine Farah que, cette fois-ci l’autrice a glissée dans une tout autre aventure. Un point commun lie néanmoins les homonymes : un genre indéterminé.

C’est par la voix de Farah que s’ouvre ce récit choral qui se déroule au cœur d’une communauté créée par Lenny, son père adoré, sous le nom d’Église de la Treizième Heure, sorte d’association de Dépressifs Anonymes que le fondateur entend bien sortir de la neurasthénie à coups de poèmes, armes destinées à révéler la beauté et la joie.

Malgré un « prosélytisme acharné », la congrégation peine à recruter. Parce que tout le monde se fiche de la joie, et encore plus de la beauté, se désole Farah.

En pleine adolescence, cette amatrice de littérature romanesque un brin misanthrope s’interroge sur son identité de genre. Normal quand on a un corps à la pilosité abondante, un clitoris qui ressemble à un micropénis, une poitrine à peine bourgeonnante, un vagin en cul-de-sac et que tout le monde vous appelle « jeune homme ». Et, à seize ans, elle n’a toujours pas ses règles. À sa naissance, les médecins ont hésité sur la « malformation » dont elle était atteinte : hyperplasie congénitale des surrénales, insensibilité aux androgènes, hypoplasie vaginale. Bref, elle est ce qu’on appelle, pour faire simple, intersexuée. « Je suis rien, en fait » constate-t-elle.

Mais c’est surtout le mystère de ses origines qui la perturbe. Sa mère ayant disparu une semaine après sa naissance, elle n’a de cesse de la retrouver et assaille son père de questions. Les réponses seront évasives, voire mensongères, et Farah n’a que le prénom Hind pour entamer ses recherches. L’indice est bien mince mais la gamine ne se décourage pas. Lorsqu’elle est la trouve enfin, la surprise sera totale et elle tombera sous le charme de cette femme, sorte de miroir inversé d’elle-même.

Lenny, deuxième voix de « La Treizième heure », est un homme foncièrement bon, ouvert d’esprit, charismatique et destiné à être un martyr. Pour protéger sa « fille », il préfère mentir par omission sur le secret qui entoure la naissance de celle-ci et sur son amour inconditionnel pour sa « mère », dont le départ a généré une grande souffrance et une dépression que seule la vitalité de Farah lui a permis de surmonter.

La troisième voix du récit n’est autre qu’Hind, une sublime transsexuelle née dans un corps de garçon. C’est elle, avec son ambivalence, qui est la véritable héroïne du récit. Personnage libre en apparence, extravertie, égocentrique, superficielle, colérique, inconstante, volage, brûlant la chandelle par les deux bouts, elle dissimule, par son excentricité, son langage cash, une joie de vivre communicative, un je-m’en-foutisme porté en étendard, des fêlures venues d’une enfance en Algérie toujours bien présentes, ravivées par le regard de ceux qui condamnent ses choix et sa désinvolture. Au mitan de sa vie, elle en fait un bilan bien sombre et veut rattraper le temps perdu.

Tout est trans, et surtout transgressif, dans cette histoire jubilatoire qui dynamite la famille traditionnelle et brouille les frontières entre le sexe assigné à la naissance et le genre dans lequel on se reconnaît qui peut différer du premier.

Variation sur l’amour comme champ de tous les possibles, éloge de l’altérité, « La Treizième heure », avec son écriture virevoltante, ses saillies drolatiques et sa folle imagination, s’empare de sujets sociétaux graves sur le ton de la farce. Et c’est cet humour libérateur qui fait du dernier livre d’Émmanuelle Bayamack-Tam un modèle de tolérance, de fantaisie et un plaidoyer pour la cause des queers plus efficace que bien des essais sur la question parce qu’il est incarné par des personnages qui émeuvent et bousculent nos certitudes. C’est la magie et le privilège de la littérature.

EXTRAITS

  • L’inconvénient d’avoir un père extraordinaire, c’est qu’il est à la fois omniprésent, insurpassable, et tyrannique à son cœur défendant.
  • C’est ma nouvelle grande idée : personne n’aime personne – et je défie quiconque de me prouver le contraire.
  • Le doute est permis et le doute est mon royaume.
  • Que peut la philanthropie contre le ravage méthodique de la beauté et la persécution de l’innocence ?
  • On vit très bien avec un gros clito et un petit vagin, vous savez.
  • On ne peut pas préjuger de l’identité profonde de Farah, mais élevée comme une fille par une mère trans, ça m’étonnerait qu’elle devienne un petit macho homophobe.
  • Être une femme à bite, ça n’a rien de problématique quand personne ne s’en étonne ou ne s’en insurge ; quand personne ne vous l’envoie à la figure comme s’il s’agissait de la pire des insultes.

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