Critique – Que faire de la littérature ? – Édouard Louis – Flammarion

Critique – Que faire de la littérature ? – Édouard Louis – Flammarion


Depuis que je lis Édouard Louis, de « En finir avec Eddy Bellegueule » à « L’Effondrement » en passant par « Changer : méthode » et « Monique s’évade », j’ai eu la sensation d’être face à une œuvre cohérente.

Dans cet essai construit sous la forme de questions posées par Mary Kairidi, critique littéraire, rendant la lecture pas toujours agréable et un peu redondante, l’auteur d’« Histoire de la violence » s’interroge sur ce qui fait la littérature et ce qu’on en fait.

En parallèle de la définition de la littérature qu’il pratique, sorte de négatif de celle qu’il présente comme dominante, il dévoile les auteurs qu’il admire et qui lui ont ouvert le chemin d’une manière d’écrire différente parmi lesquels on peut citer Sophocle, Kafka, Primo Levi, Beckett, Genet, Faulkner, Kincaid, Beauvoir, Toni Morrisson, Duras…

Dans « Prologue sur la tristesse » qui ouvre le livre, l’écrivain revient sur son enfance dont il a voulu s’échapper.

Né dans la Somme dans une famille pauvre et populaire régentée par la figure violente du père, le théâtre, auquel il s’adonne au lycée, lui ouvre la porte des études supérieures, puis de l’écriture, deux exceptions dans son milieu.

Au lieu d’écrire des essais théoriques, ce que sa formation en sociologie lui aurait autorisé, il choisit la forme du roman, même s’il est d’essence autobiographique, par « envie de toucher », « d’émouvoir ».

La raison de cette décision, il l’explique par son rapport à la réalité fondé sur les émotions et plus particulièrement sur la tristesse : celle d’avoir grandi dans un environnement très modeste « où on manquait toujours de tout ».

Au dénuement qui touche tout le clan Bellegueule s’ajoute, pour Eddy, son homosexualité qui provoque insultes et mises à l’écart.

Chez Pierre Bourdieu, l’un de ses maîtres à penser lui aussi transfuge de classe, il décèle une forme de tristesse, conséquence de sa prise de conscience de la violence du monde dans laquelle Édouard Louis se reconnaît.

Qui dit tristesse dit émotion. Or, l’émotion serait rejetée selon lui par la critique dite institutionnelle valorisant le « sobre », le « sans pathos », le « sans misérabilisme », le « maîtrisé »…

À rebours de cette pensée jugée hégémonique, l’auteur, compte tenu de son vécu et de celui de ses proches – un père qui « ne pouvait presque plus marcher » à 50 ans cassé par son travail à l’usine, un « cousin mort en prison à 30 ans », un « frère mort de l’alcool à 38 ans », une grand-mère battue par son mari -, se donne une mission : montrer le réel et ce réel est forcément poignant par la masse de douleurs et de blessures qu’il évoque.

D’où vient ce refus de l’émotion ? Dans une démarche marxisto-bourdieusienne, Édouard Louis répond : « les mécanismes du monde de l’art reflètent souvent les mécanismes du monde social », « tout ce qui est à l’esprit apparaît comme supérieur tandis que tout ce qui est associé au corps, c’est-à-dire aussi les émotions, est considéré comme inférieur ».

Et de vanter « l’écriture féminine » comme le faisait Hélène Cixous dans « Le Rire de la Méduse » (1975) « qui proposerait d’autres visions de l’esthétique, de la vie, du corps », « une écriture qui porte d’autres valeurs que les valeurs traditionnelles, inconsciemment masculines de l’écriture littéraire ».

Il poursuit en suggérant que ce qui gênerait, « c’est le corps ouvrier, le corps féminin, le corps dominé » « que la société préfère ne pas voir ».

Il conclut : « le rejet de l’émotion est un double rejet, du populaire et du féminin ».

Après l’émotion, la deuxième norme qui régirait le champ littéraire serait l’évacuation de la politique qu’il introduit dans ses récits les plus intimes.

« Qui a tué mon père » est symptomatique de cette démarche. Selon lui, ce sont les décisions politiques concrètes (déremboursement de médicaments, accès au logement, conditions de travail, baisse des minima sociaux…) qui ont ruiné la santé de son géniteur.

La littérature étant le plus souvent « l’œuvre de bourgeois et d’aristocrates », « la politique du quotidien » en est absente.

La troisième loi qui régnerait sur la littérature légitime est le goût pour l’implicite qui soulignerait la répulsion des écrivains à « se confronter au monde ».

Que propose Édouard Louis ? L’exact inverse de ce qu’il constate.

Comme Nietzsche voulait faire de la philosophie à coups de marteau, il veut frapper les « vieilles idéologies » et les « vieilles idoles » de la littérature pour faire « apparaître d’autres vies, d’autres corps, d’autres voix, d’autres visages », celles et ceux qui sont invisibilisés et impensés.

Il propose une nouvelle esthétique qui pourrait s’inspirer des manifestations auxquelles il a participé et qui ont provoqué chez lui un émotion du même ordre que celui de la lecture d’un poème.

Dans certains de ses ouvrages, il a ainsi usé des répétitions propres aux démonstrations sociales et sociétales.

Il veut dépasser la littérature politique propre à un Zola, un Pasolini, un Sartre ou encore à une Nelly Arcan qui se limitent au contenu pour travailler sur la forme afin de sortir des « cadres formels traditionnels du roman » pour produire de la confrontation.

Cette aspiration serait-elle un vœu pieux, car je n’ai pas décelé dans les livres d’Édouard Louis que j’ai lus une quelconque originalité formelle que l’auteur dépiste dans le cinéma de Godard et de Ken Loach ou encore bien évidemment dans les peintures monochromes d’un Soulages ou d’un Rothko ?

Selon l’auteur de « Monique s’évade » dans lequel il égrène les injures dont sa mère a été l’objet et qui dessine une sorte de « poésie de l’abject », Annie Ernaux serait l’une des rares à avoir tenté « cette révolution en littérature » en proposant « des images alternatives de la beauté » dans une espèce de lutte autour de celle-ci, « la beauté comme guerre ».

L’autobiographie, d’après lui, serait rejetée par le courant mainstream (il considère par exemple que l’attribution en 2022 du Prix Nobel de littérature à l’autrice de « Mémoire de fille » serait une exception et non le signe d’un mouvement de reconnaissance) parce qu’elle annoncerait de mauvaises nouvelles à l’instar des messagers chez Sophocle. Elle serait « l’art des dominés », des femmes, des homosexuels, des rescapés des camps qui ont choisi ce genre comme moyen d’expression de leur oppression, comme confrontation au réel, un réel sur lequel il s’agit de témoigner, un réel tragique qui repose souvent sur la fuite en référence au théâtre antique.

« La fuite est mon obsession » confie celui a quitté sa famille pour devenir l’homme qu’il est aujourd’hui et qui considère que cette idée est un trait essentiel de la condition de notre espèce.

Enfin, quand il parle de confrontation, c’est avant tout l’écriture de l’intime qu’il évoque, cet intime si bien exprimé par Duras où »les mots deviennent le corps ».

Et cet intime, il veut l’utiliser « comme une technique politique », comme « une nouvelle manière de s’adresser au lecteur » pour lui faire voir ce qu’il ne veut pas toujours voir.

« Les émotions, la violence, l’explicite […] ne sont que des modalités pratiques de réalisation de l’écriture ultra-ultime » assure-t-il.

Si Édouard Louis n’a pas tout à fait tort lorsqu’il analyse avec une certaine pertinence l’évolution et l’état de la littérature en les réduisant à une lutte des classes, ses généralisations interdisent cependant toutes les nuances comme si la frontière entre la forme et le fond était intangible, comme si ce champ était figé et occultait les transformations de l’écriture comme moyen de saisir le monde et ses affirmations sur ce que doit un écrivain sont trop péremptoires.

Il tord la réalité pour qu’elle colle à son idéologie.

Si j’apprécie beaucoup l’œuvre de cet auteur, je n’imagine pas lire uniquement les romans qu’il écrit ou ceux qu’il apprécie.

Ce serait un brin déprimant !

Surtout quand il affirme qu’il ne déjeune pas parce que « ça alourdit et ça abêtit » !

Nous devons être entourés d’idiots…

EXTRAITS

  • L’autobiographie, c’est la photographie en littérature. C’est la même gifle de réel.
  • Il faut voler la catégorie du roman à la fiction.
  • Tout mon programme de déconstruction de la littérature prend sa source dans l’habitus de mon enfance.
  • Écrire, c’est tenter de trouver le réel, contre le langage et la façon mensongère qu’il a de structurer les inconscients et la parole.
  • Toute vie contient le monde.
  • Le pardon est la dernière ruse de l’idéologie de la faute.
  • Le problème de l’art, c’est de force à voir.
  • Ce qui compte, c’est se déplacer. Se déplacer toujours.

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