Critique – Fox – Joyce Carol Oates – Philippe Rey

Critique – Fox – Joyce Carol Oates – Philippe Rey


Dernier roman traduit en français de la plus que nobélisable Joyce Carol Oates, « Fox » continue d’explorer (cf. « Confessions d’un gang de filles », « Zombi », « Man Crazy », « Blonde », « Petite sœur, mon amour », « Mudwoman », « Babysitter »…), via le personnage d’un pédocriminel (dans le texte, il est question d’un pédophile, terme encore utilisé aujourd’hui alors qu’il s’agit d’un non-sens si on considère l’étymologie du mot), la question des violences faites aux plus fragiles.

Le début du livre offre peu de suspense : une chienne, Princesse Di (sic), rapporte à sa maîtresse P. Cady, directrice de la Langhorne Academy, établissement scolaire privé, un petit organe fleurant bon la charogne plus ou moins fraîche qui se trouve être une langue humaine.

Nous sommes le 29 octobre 2013 autour de l’étang de Wieland dans le sud du New Jersey, territoire en cours de gentrification qui a obligé les locaux à s’exiler pour fuir les impôts.

Quelques jours plus tard, au même endroit, deux frères découvrent une voiture au fond d’un ravin. Autour du véhicule sont éparpillés des morceaux d’un corps humain, restes d’un festin que se sont offert les animaux, si nombreux dans cette réserve naturelle.

Le cadavre est celui de Francis Fox, professeur d’anglais récemment arrivé dans la région pour enseigner à la Langhorne Academy.

Trentenaire célibataire et dynamique, prêt à tout pour satisfaire ses vices, il envoûte par son charisme tous ceux qui le croisent.

Mais cet enseignant est bien éloigné du personnage de John Keating dans « Le Cercle des poètes disparus » !

Car, ce qui intéresse cet homme séduisant, ce sont les très jeunes filles, celles qui ressemblent aux modèles de Balthus, bien loin des personnages obèses d’un Botero, ou encore des « Belles endormies » de Yasunari Kawabata, celles qui sont fragiles, le plus souvent abandonnées par leurs pères.

Son esprit malade pense qu’il fait du bien à ses marionnettes auxquelles il affirme qu’il s’arrêtera si elles ne sont pas d’accord, alors qu’elles sont à moitié inconscientes et, qu’en tant qu’esthète amateur de poésie et féru de théâtre, il a tous les droits alors qu’il n’est qu’un pervers narcissique minable et immature.

Il refuse d’être comparé à « Humbert Humbert », cet immonde pédophile, ce « porc ». « Leur idylle avait peut-être été érotique, jusqu’à un certain point, mais assurément pas sexuelles » pense-t-il, déniant ce qu’il est en évoquant le souvenir de Miranda qui s’est donné la mort huit ans plus tôt.

Fox, renard en français, le plus félin des canidés, le nom qu’il s’est donné après avoir changé d’identité, est affublé de surnoms ambigus – « M. Langue », « Gros Nounours », – et ses proies sont baptisées « Petit Chaton »

Avec un sens affûté de la psychologie, Joyce Carol Oates décrit les mécanismes d’emprise déployés par le prédateur sans occulter les scènes pendant lesquelles celui-ci abuse de ses victimes à coups de tartelette aux fruits relevée d’une légère dose de tranquillisant.

Dans la lignée d’un Nabokov avec « Lolita » ou encore d’un Jonathan Littell avec « Les Bienveillantes », elle nous fait pénétrer dans le cerveau dérangé d’un homme qui organise sa vie avec un seul objectif : se repaître de petits corps alanguis comme un renard se délecte d’un jeune lapin.

Les descriptions, saisissantes de précision, sont glaçantes et dérangeantes, mais nécessaires pour pénétrer le fonctionnement d’un pédocriminel déployant tout un arsenal de techniques pour les instrumentaliser et en faire ses choses : les flatter, les rabaisser, puis de nouveau les cajoler, leur faire croire qu’elles sont uniques, que leur « amour » est spécial et rare pour les rendre encore plus dépendantes.

L’intensité de cet ascendant est telle que les filles développent des troubles psychiques : anorexie, repli sur soi, scarification, tentatives de suicide…

Pour contrer tout risque de soupçon, il donne le change en entretenant des relations, qui restent platoniques, avec des femmes adultes (comble de la perfidie, il suggère même à l’une d’entre elles qu’enfant, il aurait été abusé sexuellement !) et en flirtant avec les mères délaissées de ses élèves.

Il se comporte comme un caméléon qui s’adapte à son environnement pour mieux le plier à ses « marottes ».

Adepte du behaviorisme, il a fait sienne le précepte suivant : « on conditionne toujours les autres afin de se servir d’eux à une date future »…

En planifiant minutieusement sa quête de gamines prépubères, il pense être à l’abri d’accusations qui lui ont valu à plusieurs reprises d’être muté, notamment après avoir conduit une gamine au suicide. Il affirme même qu’il n’y est pour rien dans cette disparition. « C’était elle qui l’avait séduit » témoigne le narrateur omniscient, soulignant l’incroyable déni de cet homme persuadé qu’il dispense le bien et l’amour comme un Christ des temps modernes.

Mais le masque peut se fendre. C’est la raison pour laquelle Fox devra payer pour ses péchés en achevant son existence au fond d’un ravin, le corps disloqué et dévoré.

« Fox » est un roman brillant dont l’écriture envoûtante vous enserre comme une pieuvre pour ne plus vous lâcher. C’est l’un des meilleurs de l’autrice qui résonne plus que jamais avec l’actualité la plus récente laquelle, à force de se répéter, devient un phénomène de fond. On pourrait dire – grand vocable « à la mode » – systémique.

Il met le doigt sur l’aveuglement de toute une société (sauf un employé du collège et un policier au flair aiguisé), familles et institutions, incapable de percevoir le mal-être des enfants et les manipulations de ce piètre bourreau des cœurs qui consomme et jette les gamines dès qu’elles grandissent, dès que leurs seins bourgeonnent et que quelques poils apparaissent.

Et, lorsque, comme on l’a vu dans de récentes affaires, les agissements de ce genre d’individus sont connus, on met la poussière sous le tapis et on les déplace ailleurs où ils commettent de nouvelles violences sexuelles.

EXTRAITS

  • Son rire est râpeux comme des griffes raclant le ciment.
  • Enseigner au collège revenait à butiner des mets exquis, cachés au milieu d’aliments plébéiens, grossiers et peu appétissants.
  • Rien de mieux que l’interdit pour intensifier la passion.
  • Seul l’individu est authentique, car seule la subjectivité est la vie intérieure.
  • Un homme peut être un ignoble salaud, il y aura toujours une femme pour lui pardonner.
  • La proie la plus désirée est celle qui ne se doute pas qu’elle est proie. La proie la plus désirée est reconnaissante d’être proie.
  • Conditionner l’autre à vous aimer – voilà le défi de toute rencontre humaine.
  • Qu’est-ce que la lecture, sinon une dissolution de ce qui est purement personnel dans l’impersonnel, un triomphe de la concentration mentale ?
  • Toujours faire confiance à un pervers pour se présenter comme bon, gentil, normal, pas-un-pervers.

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