Critique – Le cœur de l’Angleterre – Jonathan Coe – Gallimard

Critique – Le cœur de l’Angleterre – Jonathan Coe – Gallimard


Dans « Bienvenue au club » (2002), Jonathan Coe se penchait sur les années 1970 qui ont vu le passage du Welfare State au libéralisme débridé de Thatcher. Quatre ans plus tard, « Le cercle fermé » s’attardait sur la période Blair. Dans « Le cœur de l’Angleterre », on retrouve des personnages campés dans ce qui devait être un diptyque.

Mais la tentation était trop forte de leur faire vivre la période pré et post-Brexit pour mieux souligner combien les individus ont été marqués par cette fracture qui a divisé le pays et combien l’hystérie s’est substituée au flegme légendaire des British. Comment en est-on arrivé à cette crispation autour des thèmes de l’immigration, du rejet de l’autre, de la peur du déclin social ? « Tout s’était petit à petit délité avec le résultat des élections de 1979 » pense Benjamin, la cinquantaine, reconverti dans l’écriture et qui regrette avec nostalgie l’Angleterre du consensus. Sophie, sa nièce, qui a consacré sa thèse aux portraits des écrivains noirs du 19ème siècle par leurs contemporains, n’a pas connu cette époque peut-être un brin fantasmée. Comme la plupart des intellectuels, elle prône le cosmopolitisme, l’ouverture et le « Remain ». Ses convictions sont telles qu’elle se pose la question suivante : peut-on continuer d’aimer quelqu’un, en l’occurrence son mari, qui est favorable au Brexit, avec toutes les positions étriquées, de repli sur soi et de victimisation qui en découlent ? Que reste-t-il d’un pays désindustrialisé où la finance est reine qui ne retrouve sa grandeur et sa cohésion qu’au moment de la cérémonie d’ouverture des JO de 2012, un modèle d’autosatisfaction et d’humour ? Un an plus tôt, des émeutes visant tous les symboles de la mondialisation avaient éclaté dans les grandes villes du territoire.

Pendant que les simples citoyens se débattent avec leurs problèmes, les politiques « gèrent » le pays avec le plus grand cynisme et une bêtise abyssale, la palme revenant à David Cameron. Sans oublier l’inénarrable Boris Johnson qui a délibérément menti au peuple britannique.

Par la voix de ses personnages, tous épatants, Jonathan Coe offre une analyse fine du processus qui a amené la victoire du Brexit. Mais la bataille n’est pas terminée. On aimerait que les Anglais se ressaisissent et qu’ils cessent de considérer que leurs malheurs sont le fait des étrangers et de l’Europe.

EXTRAIT

Les gens vont voter comme ils votent toujours, c’est-à-dire avec leurs tripes. Cette campagne va se gagner avec des slogans, des accroches, à l’instinct et à l’émotion. Sans parler des préjugés que, soit dit en passant, Farage et ses dingos folklos savent très bien activer.

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