Critique – Corps célestes à la lisière du monde – Jon Kalman Stefansson – Christian Bourgois
Dixième livre de l’auteur islandais traduit en français, « Corps célestes à la lisière du monde », est le premier qui plonge dans un passé aussi lointain.
Nous sommes au début du 17e. C’est de Brunisandur où il a été nommé révérend quelques années plus tôt que Petur a commencé l’écriture d’un longue lettre de près de cinq cents pages à son « exquise » dont on ne connaîtra l’identité qu’au quart du récit.
L’homme a pris ses quartiers dans cette péninsule plantée au milieu des fjords de l’Ouest précédé d’une réputation sulfureuse et soupçonné d’être un peu sorcier.
Censé être exemplaire, ce célibataire a fréquemment commis le péché de chair, de préférence avec des femmes mariées et il a été révoqué à deux reprises.
Grand voyageur, très érudit, il est passionné par les découvertes scientifiques, celles de Copernic, de Galilée et de Kepler, qui avançaient que la Terre tournait autour du Soleil et non l’inverse comme le pensaient les chrétiens. Même si les Réformés furent moins virulents à l’égard des héliocentriques que les papistes.
Ses « veines » étaient « d’ailleurs irriguées d’un sang impie, descendant d’elfes et du fameux Narfi. »
Des rencontres opportunes l’ont pourtant toujours tiré d’affaire. Jusqu’à ce qu’il dénonce l’horrible massacre de marins espagnols chasseurs de baleines par des Islandais menés par un bailli féroce et manipulateur capable de faire jaillir dans le peuple ses plus bas instincts. Cet événement est inspiré de faits réels.
Le quadragénaire qui doute sans cesse est confronté à de nombreux dilemmes ainsi qu’à la fureur du monde qui le tourmentent et l’assaillent sous la forme de cauchemars hantant ses nuits :
- ses amours contrariées qui sont autant de fautes auxquelles il ne parvient pas à résister ;
- ses positions avant-gardistes sur la science qui n’altèrent pourtant pas sa foi chrétienne, celle en un homme qui aimait les exclus ;
- et surtout son rapport à la vérité, à la justice, à la tyrannie et à la résistance ainsi que sa culpabilité obsédante. Il relaie les questions qui taraudent ses ouailles sans avoir forcément les réponses : « ne doit-on pas obéir aux autorités auxquelles nous sommes soumis, sachant qu’elles sont instituées par Dieu et que celui qui s’oppose à la parole de l’autorité résiste au Seigneur ? » Même si son histoire se déroule il y a cinq siècles, cette longue prière est une ode à la littérature comme refuge et trace des humbles existences dans un pays amoureux des mots résonne singulièrement avec notre époque entretenant notre inclination à la servitude volontaire ainsi que la peur et la haine de l’autre. Elle souligne aussi combien la nature humaine, traversée par le bien et le mal et plus encline à succomber aux mensonges plutôt qu’à la réalité, est intemporelle. Dans une langue toujours aussi magnifique exaltant la beauté des paysages et des sentiments, la spiritualité et la sensualité, mais aussi la violence des éléments et des hommes, Jon Kalman Stefansson a le don de saisir le lecteur pour lui faire partager émotions et indignations, celles de Petur, personnage attachant comme le sont de nombreux protagonistes de ce récit envoûtant parmi lesquels on peut citer : Dorothea, la servante de compagnie du pasteur, une femme lettrée, inflexible et clairvoyante qui aide son maître à dévoiler la vérité ; Katrin, l’amoureuse résignée ; Helga, la femme inaccessible et loyale ; Sappho, la fidèle chienne au cœur pur dénommée ainsi par Petur en hommage à la poétesse grecque… Il est sans conteste l’un des plus grands écrivains vivants.
EXTRAITS
- Ne rendez à personne le mal pour le mal.
- L’épée pourfend, elle menace, mais en fin de compte, c’est la plume qui juge ici-bas, dans le monde des hommes. La plume et la poésie.
- Lorsque rien n’est écrit, on a le sentiment que rien ne s’est produit, que le temps a passé sur terre en l’absence d’événements, et traversé nos vies.
- L’oubli et le silence, notre lâcheté et notre torpeur sont les éternels alliés des tyrans de tous les temps.
- Nous entrons pourtant dans les ténèbres.
- La vérité doit vivre.
- Ne sont amours plus brûlantes que les amours interdites. Ainsi, mieux vaut n’aimer personnes.
- Les mots sont de toute chose l’origine et en leur absence, il n’est rien qui existerait.
- Qui est donc étranger si nous sommes tous créés par le Seigneur ?
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